Planification écologique

Strike - Recueil d'articles


Le futur de GKN est aussi le nôtre

Cet article datant du 2 octobre 2023 revient sur certains aspects de la lutte des ouvrier·ères l’ex-usine GKN, tout en l’inscrivant dans le contexte politique actuel du gouvernement Meloni. La lutte organisée par les travailleuses et travailleurs après l’annonce d’un licenciement annoncé en 2020, a mobilisé ces dernières années un important réseau de solidarité. L’exemple de GKN a montré l’importance de la planification et de l’organisation de la lutte autour des enjeux économiques et écologiques pour préparer l’avenir.

Une manifestation des ex-GKN et de leurs soutien (crédit - Collettivo Di Fabbrica - Lavoratori Gkn Firenze)

L'article original est à retrouver ici. Vous pouvez aussi devenir des actionnaires populaires de GKN ici

Nous étions encore en 2021 lorsque la présidente de Fratelli d’Italia, Giorgia Meloni parlait du collectif de l’usine de la GKN. À cette période, le tribunal de commerce de Florence avait accepté le recours contre le licenciement collectif des 422 ouvriers de l’établissement de Campi Bisenzio, Florence, laissés à la maison d’un jour à l’autre par le fonds d’investissement Melrose à la suite d’un mail. "La décision du tribunal de commerce sur le cas GKN est juste" avait dit Meloni à cette occasion. "Défendre l’économie réelle et le travail, combattre les délocalisations sauvages des multinationales et empêcher que des cas similaires ne se reproduisent, continuera d’être la priorité de Fratelli d’Italia.

Deux ans ont passé et pendant ce temps, Giorgia Meloni est arrivée à la tête du gouvernement et a changé le nom du ministère du développement économique,qui s’appelle désormais le ministère des entreprises et du Made In Italy. Toutefois, rien n'a permis de relancer la fortune du tissu productif du pays. Au contraire, la situation est toujours plus préoccupante. Dans un entretien, la sous-secrétaire d’État Fausta Bergamotto a carrément discrédité le plan de réindustrialisation et interpellé le gouvernement.

Durant les deux années passées, trois cadres se sont relayés au gouvernement. Aucun n’a su donner de réponse aux ouvriers de la plaine florentine, ni engager une véritable transition dans le secteur automobile. L’ex-ministre du mouvement 5 étoiles Roberto Cingolani l’avait décrit comme un "bain de sang", suggérant que la réduction de l’impact environnemental de notre système productif aurait produit une perte significative de postes de travail, en particulier dans l’industrie automobile. La décision de fermer l’établissement de Campi Bisenzio était précurseur d’un destin prêt à frapper le secteur tout entier.

Peu de temps après, une procédure de licenciement similaire a été annoncée à l’usine Gianetti Ruote à Ceriano Laghetto dans la province de Monza qui a licencié 152 employés, toujours par un simple mail ; à l’usine Bosch de Bari, qui a annoncé en 2022 700 licenciements sur 5 ans ; et l'établissement Marelli de Crevalcore, Bologne, qui a, en septembre, indiqué la future fermeture de l'usine de composants. La logique est toujours la même, "fermeture et ragoût" telle que l’ont définie les économistes de la Scuola superiore Sant’Anna di Pisa Giovanni Dosi, Andrea Roventini et Maria Enrica Virgillito : "déballer" les entreprises pour les donner au plus offrant.

La logique du ragoût

Cette logique a régi aussi pendant le mois d'août 2021 les 87 tables de crise à l’agenda du ministère du développement économique, qui impliquait environ 100 000 travailleur·ses. Selon les économistes de Sant’Anna, les licenciements de masses sont un choix politique. Les délocalisations et les privatisations sont avantageuses pour le privé mais coûteuses pour l’État, parce qu’elles demandent des amortisseurs sociaux pour les ouvriers. Mais ce sont les territoires qui en font les frais, parce que ces opérations laissent derrière elles un désert productif dans lequel prolifère le chômage et les crises sociales. La transition écologique dans le secteur automobile ne doit pas être un bain de sang. Elle ne doit pas soutenir les fantaisies spéculatives des entreprises et des fonds d’investissements : on peut se doter de mesures d’intervention étatiques pour créer des alternatives viables.

C’est précisément pour cela qu’un groupe de recherche interdisciplinaire s’est constitué et auquel participent notamment les économistes de Sant’Anna. L’objectif est d’aider le collectif d’usine de GKN à élaborer un "plan sur plusieurs niveaux pour la stabilité de l’emploi et la réindustrialisation de l’usine de Campi Bisenzio", publié dans les Cahiers de la Fondation Feltrinelli. Comme on le lit dans le rapport, le groupe a voulu élaborer le plan de réindustrialisation en suivant la trajectoire de développement durable prévue par les organisations internationales comme le GIEC et l’Agence Internationale de l’Energie.

Le cœur de ce projet, cohérent avec le PNRR (plan national de relance et de résilience), c’est la mobilité soutenable et la production d’énergie propre en partant d’une perspective synergétique du développement économique et social dans laquelle l’innovation technologique et la haute formation vont de pair avec la protection des terres et des communautés. Cette proposition représente une alternative concrète à une perspective de désindustrialisation certaine et de déclin validée par Artes 4. 0, un des centres de compétences créés en 2018 par le ministère du développement économique et chargés de promouvoir le transfert technologique du tissu productif, établissant des liens entre les universités et les entreprises.

Sortir de l’immobilisme

Malheureusement, ce projet n'a jamais été discuté ni au ministère ni par les institutions régionales, bien qu'il ait été présenté aux personnes directement concernées. Depuis plus de deux ans, le collectif de l’usine de Gkn demande à la politique de sortir de décennies d'inaction. Pour les travailleurs, qui ont célébré le 9 juillet dernier deux ans d’assemblée permanente, cette nécessité est devenue encore plus urgente après l'acquisition de l’usine par l'entrepreneur Francesco Borgomeo, dont l'arrivée en décembre 2021 a marqué le début d'une phase d'incertitude faite d'inaction, d'attente et de tables de négociation désertées.

Le plan de réindustrialisation de l’entrepreneur qui s’appelle de façon emblématique "QF Spa", la nouvelle GKN, "Qf" signifie "Quatre f" : confiance en l'avenir de l'usine de Florence (en italien fiducia nel futuro della fabbrica a Firenze) est rapidement ignoré. Comme l'a reconstitué le journal d'investigation Irpimedia, les promesses faites par Borgomeo - notamment l’investissement de quatre-vingts millions d'euros,"des productions sur mesure dans le secteur de la mobilité électrique" et la transformation de l’usine en un "centre de recherche et de développement très important, "parce que nous avons réussi à convaincre les grands acteurs industriels" - se sont évanouies au bout de quelques mois.

En février 2023, après un an de tables de négociations désertées par Borgomeo et des mois sans salaires, l’usine est mise en liquidation. Il faudrait se demander comment un projet industriel qui n'a jamais vu le jour a pu être annoncé à grand bruit alors qu'il manquait d'investisseurs. Le fait est que, même dans ce cas, les travailleur·ses ne sont pas restés les bras croisés et ont construit une alternative.

Les "projets"

Tout en continuant à faire appel à l'intervention publique, le collectif de l'usine et le groupe de recherche interdisciplinaire ont lancé en mars 2023 la campagne de financement du projet "GKN for future", qui a permis de récolter 175 000 euros en un peu plus d'un mois. Au cours des mois précédents, un dialogue avait été entamé avec une start-up germano-italienne souhaitant développer en Italie la production de panneaux photovoltaïques et de batteries de nouvelle génération en matériau organique, afin d'être compétitifs sur le marché et de réduire l’exploitation du Sud Global pour trouver les terres rares, indispensables à ces technologies.

Au-delà de cette initiative, c’est le projet de Cargo-bike comme moyen de transport idéal capable de repenser la logistique légère dans nos villes congestionnées et se mettre au service des nouvelles réalités des services de livraison éthique. Du point de vue du dispositif patronal, l’usine publique et intégrée socialement à laquelle aspirent les ouvrièr··es de l’usine de Campi Bisenzio a pris la forme d’une coopérative, avec une activité mutualiste prévalente et à laquelle les personnes qui l'ont défendue prennent part : une réalité éco-durable dans laquelle le premier actionnaire est le territoire et ses réseaux de solidarité.

C'est ce que permet la loi Marcora de 1985, qui facilite la création de nouvelles coopératives par les travailleur·ses des entreprises en crise ou en liquidation, dans le but spécifique de leur permettre de ne pas accepter un chômage imposé et de ne pas recourir aux amortisseurs sociaux, qui représentent un coût pour l'État. Les entreprises récupérées par les travailleurs sont gagnantes, écrivent Paola De Micheli, Stefano Imbruglia et Antonio Misiani dans Se chiudi, ti compro (Guerini e Associati, 2017). La loi Marcora, après tout, est un outil efficace de politique active, capable d'”éviter le risque de dépérissement industriel" et d'"encourager le redémarrage du capitalisme territorial italien" sans recourir à des amortisseurs sociaux.

Dans le cas GKN, la loi permettrait essentiellement au site de Campi Bisenzio de devenir un pôle de la mobilité durable et de la logistique décarbonée, et libérerait l’État des coûts des subventions et de l’assistance. Pour cela, le collectif de l’usine a institué la campagne pour l’actionnariat populaire "100x10. 000", qui vise à collecter 1 million d'euros d'ici la fin de l'année pour permettre aux personnes et aux organisations qui le souhaitent de faire partie intégrante de ce projet et de contribuer à la mise en œuvre complète du plan industriel. À la place du bain de sang fait de licenciements et de chômage auxquels les territoires de l’industrie automobile semblent destinés, l'alliance entre la lutte des travailleur·ses, les mouvements écologistes et le monde de la recherche a permis de planifier et même, dans certaines limites, de trouver les financements nécessaires pour redonner une perspective de développement durable aux territoires concernés.

C’est pour cette raison que l'entretien de Bergamotto est surprenant dans ce contexte. C'est à la région de se réindustrialiser, déclare le sous-secrétaire, porte-parole du gouvernement. Le gouvernement devrait intervenir et ne pas se décharger de ce différend sur le territoire, répond le président de la région Toscane, Eugenio Giani. Cela ressemble à une mauvaise partie de ping-pong, mais c'est une nouvelle et tragique page de la déresponsabilisation politique dans laquelle les institutions prétendent que la gestion du travail et de la réindustrialisation ne relève pas de leur responsabilité.

Il est clair que nous nous trouvons à un moment décisif. Alors que Bergomeo rompt le silence et annonce la réouverture imminente des procédures de licenciement de l’ex GKN, il faut décider si l’on veut voir l’usine devenir l'énième victime d’une longue tradition d’immobilisme institutionnel ou pire. Il y a deux possibilités : soit laisser l'inaction du gouvernement condamner une autre région au chômage et à la crise sociale, comme cela s'est déjà produit trop souvent, soit soutenir le collectif de l’usine dans sa tentative de défendre l'économie réelle et le travail contre les délocalisations sauvages. C’est l’objectif que s'était fixé, en paroles, l'actuelle première ministre. Et qui peut encore être atteint, pour donner un autre avenir au territoire et à nous tous.


Les travailleurs dans la transition écologique. Financer la campagne d'actionnariat populaire de l'usine GKN de Florence

Les travailleur·ses de l'usine ex-GKN de Florence occupent leur lieu de travail depuis plus de deux ans pour empêcher délocalisation et licenciements. Après avoir rédigé un programme de bifurcation écologique, le "plan pour l'avenir", iels lancent désormais une campagne d'actionnariat populaire pour poursuivre la production et maintenir les emplois sans dépendre du capital financier. Ce projet de coopérative suppose qu'un grand nombre de personnes achète des actions afin de socialiser la production. Les actionnaires disposent de 5 voix maximum dans les assemblées et touchent une fraction des bénéfices. Iels permettront surtout le passage à une usine soutenable, intégrée et autogérée.

Les travailleur·ses de l'usine ex-GKN de Florence avec leurs soutiens militants lancent un appel à souscrire à leur plan d'actionnariat populaire. Iels expliquent le projet financier permettant de soutenir la reconversion écologique et autogestionnaire de leur usine. N'importe qui peut acheter des actions, seul·e ou collectivement.

Devenez membre de la coopérative ! Après deux ans de planification collective et participative inlassable pour la réindustrialisation de l’ancienne usine GKN, le moment décisif est peut-être arrivé. Nous appelons tous les réseaux de solidarité à travers le monde à soutenir la coopérative et rejoindre le projet.

Pour devenir membre :

  1. Envoyer une demande au conseil d’administration pour réserver des actions. Elles sont de 100€ chacune, mais le minimum pour souscrire est de 500€ avant le 31/12/23.
  2. Après que votre demande ait été acceptée, ne payer le montant total que si le projet se réalise.
  3. Dans les 15 jours qui suivent l’encaissement de la somme totale, vous serez inclus·e parmi les membres.

Chaque membre aura entre 1 et 5 votes lors des assemblées de la coopérative, en fonction du nombre de parts sociales acquises. Les financeur·ses peuvent représenter au maximum un tiers des membres.

Vous, les membres financeur·ses, percevrez une rémunération fixe de 0,25% par an. Au cours de l’exercice qui se termine par un bénéfice, cette rémunération est complétée par une rémunération supplémentaire égale au taux moyen des bons d’épargne de la poste à trois ans rémunérées au cours de l’année concernée, majoré d’une marge de 0,25%.

Si vous voulez faire un don sans acquérir d'action, vous pouvez l'envoyer à SOMS INSORGIAMO, dont l'IBAN est IT5E0501802800000017261280.

Si un collectif qui n'a pas de compte en banque souhaite acquérir des actions, ses membres peuvent acheter des actions et demander à être représenté·es collectivement aux assemblées.

Si le projet ne se poursuit pas, vous pouvez récupérer votre investissement après le retrait de la coopérative. Et après 4 ans, vous avez le droit de vous retirer.

Liens utiles :

Contacts : zotrom@proton.me


De Germinal aux bornes de recharge. Pourquoi enquêter sur un projet de mine de lithium ?

Ce texte présente l'enquête sur le renouveau minier en France.

L'engin qui va sauver le plein emploi

“Ce n’est pas la mine”, c’est souvent ce qu’on nous a dit pour expliquer qu'un travail n’est pas trop pénible, voire acceptable. Avec la mine, ce sont immédiatement les images de Germinal qui viennent en tête. Les visages sombres de charbon, l’exploitation. Dans le nord de la France, les châteaux des propriétaires de ces mêmes mines. Pourtant il semblerait que tout ça ait disparu ou se soit éloigné. Les images qui nous parviennent sont plutôt celles des grandes mines à ciel ouvert du désert d’Atacama au Chili, de nickel en Nouvelle-Calédonie, les mines d'or au Canada et de charbon en Allemagne. L’industrie minière a bien changé, en même temps qu’elle s’est éloignée dans des vallées reculées ou même au fond des océans. Pourtant, elle est plus présente que jamais : nous vivons dans des sociétés sur-minéralisées. Ce texte ne pourrait pas être lu sans la colossale extraction minière que nécessitent nos ordis et nos smartphones.

Retour à la mine

La mine, et son retour dans l’hexagone, c’est la matérialisation du "plan" macroniste et de ses millions de voitures électriques. En 2017, il était question de se réindustrialiser avec la French Tech et quelques start-ups technologiques. C’était le temps de la nouvelle économie, qui allait faire revenir la croissance et faire baisser le chômage. Il est frappant de voir à quel point aujourd'hui cette stratégie de "dématérialisation" s’est progressivement muée en un nouveau projet industriel et donc un nouveau projet politique : un capitalisme vert, voire en décarbonation. Dans cette nouvelle ère, États comme entreprises s'activent pour sécuriser l’accès aux "matières premières critiques"1, car chacun·e sait qu’en période d’effondrement écologique et d’accélération des conflits, la priorité est d’avoir sa bagnole électrique alimentée grâce à une centrale nucléaire, qui n’est plus assez refroidie parce que les fleuves sont à sec.

C’est dans cette perspective que le grand plan industriel de Macron et Borne consiste principalement à mettre en place des usines de batteries de bagnoles électriques2 (qui sait, peut-être que les gilets jaunes disparaitront avec les moteurs thermiques ?). Cependant il faut bien les alimenter, et c’est dans cette perspective que doit s'ouvrir la plus grande mine de lithium d’Europe, à Échassières dans l’Allier.

Cette mine, "ce n’est pas la mine". À en croire l'entreprise minière Imerys (qui exploite le site d'Échassières), elle est smart, elle est green. Smart, d’abord, parce qu’il y a toutes sortes de machines sophistiquées pour miner, acheminer, décontaminer. Green, parce que les véhicules qui transporteront le minerais seront eux-mêmes des véhicules électriques. Elle apportera aussi un millier d’emplois3, bref cette mine serait absolument parfaite.

La future mine d'Échassières est à l'origine une carrière de kaolin, exploitée depuis 1852

La carrière de kaolin aujourd'hui

Il n’y a qu’à écouter le grand architecte de la planification écologique à la sauce macroniste4 pour comprendre l’importance du lithium et des bagnoles électriques dans la relance économique vers les +2°C. On ne lui donnera pas tort : la mine est un lieu fondamental pour comprendre le capital, et le combattre. Elle est, avec l’usine, un des lieux de l’émergence du mouvement ouvrier organisé. Mais il faut mettre nos catégories à jour, car aujourd’hui, comme le montre Arboleda dans son livre Planetary Mine,5 la mine façonne à la fois son territoire environnant et tout l'espace mondial. En Amérique Latine, les compagnies minières font émerger des villes sur les terres de communautés indigènes expulsées. Mais les mines sont aussi la base matérielle de nos infrastructures numériques et énergétiques, plus fondamentales encore que les câbles ou les serveurs, elles sont ce qui permet de faire les câbles et les serveurs. C’est pour ça qu’une analyse matérialiste du mode de production ne peut pas passer à côté de la mine.

Ce retour de la mine est la conséquence de l’échec annoncé de la politique industrielle par la French Tech et les start-ups, qui basaient leur modèle économique sur l'effondrement des services publics (le rail avec Blablacar, la santé avec Doctolib). Le gouvernement semble aujourd'hui regretter que ces innovations n’aient pas permis à la France de se créer une industrie puissante. Il faut donc changer de plan, finie la french tech et le centrisme mou. L’heure est venue de la radicalisation à droite du macronisme et de son économie verte “planifiée”6.

La mine est transnationale

Un problème fondamental se pose pour étudier la mine et y construire un terrain de combat contre le capital : l'industrie minière est transnationale, il serait réducteur de l'analyser à l'échelle nationale. C’est pourtant ainsi que la mine nous est présentée, et singulièrement ce projet de mine de lithium. Il s’agit, dans le cadre du ravivement des conflits d’empires, de sécuriser l’accès à l’électricité et aux technologies de communication. La planification macroniste vise à articuler dans un même mouvement sécurité géopolitique et transition vers une nouvelle économie verte. Pour autant, la mine est un dispositif planétaire qu’il est insensé de limiter aux seules mines à proprement parler. L’industrie minière d'aujourd'hui modifie les rapports sociaux à cause de deux caractéristiques fondamentales :

  • Une forte division internationale du travail : le minerai est récolté à un endroit, conditionné un peu plus loin, raffiné encore ailleurs, et exporté pour être transformé. Cela permet aux capitalistes de contourner les règlementations contraignantes en faisant jouer la concurrence entre les pays et en créant des chaînes d’approvisionnement opaques.
  • Une très importante concentration du capital, qui rend possible l’optimisation des rendements de l’industrie minière par des technologies d’extraction sophistiquées de forage automatique ou encore de modèles d’intelligence artificielle qui optimisent la recherche géologique.

Dans ce cadre, une analyse purement nationale de l’économie minière est insuffisante. Imerys, la société chargée de la mine dans l'Allier, est une multinationale de 18·000 salarié·es implantée dans 40 pays, et se positionne sur le lithium à une échelle globale.7 Elle est déjà en train d’investir dans la start-up britannique British Lithium, qui projette d’ouvrir des mines au Royaume-Uni, et voit dans la "green mobility" un levier pour engranger 250 millions d'euros de chiffre d'affaires supplémentaire.8 De plus, une grande partie des discours sur la "souveraineté minérale" émanant des États et des lobbys concernent aujourd'hui l'échelon européen,9 qui dépasse de loin les frontières d'un territoire national. Cela s'explique en partie par un fait matériel : les technologies numériques et une partie des technologies de la transition énergétique reposent sur une diversité de métaux telle qu'aucun pays (sauf peut-être la Chine) ne dispose des ressources nécessaires pour tout extraire localement. On peut ainsi comprendre la focalisation sur la voiture électrique dans le plan écologique présenté par Macron début 2023.10 Le petit nombre de matériaux requis, leur disponibilité sur le territoire et l'ancrage des entreprises automobiles fait de cette industrie le candidat idéal pour réindustrialiser la France.

La mine est un projet de société planétaire qui commence avec le forage et que se termine avec la possibilité de recharger chaque jour nos smartphones. Dans ce cadre, il nous paraît essentiel de débuter une enquête sur le renouveau minier en Europe, en partant de cette mine de lithium.

Hypothèses et problèmes

Pour engager cette discussion, il nous semble important de poser une certain nombre d’hypothèses :

  1. La mine de lithium d'Echassières est une pièce maîtresse du nouveau plan d'industrialisation “verte” du gouvernement

  2. Les luttes qui tournent ou tourneront autour d'elles marquent un dépassement des luttes écologistes mettant en avant "l'inaction gouvernementale", car ce sont des luttes à l'intérieur de la transition énergétique.

  3. La gauche est profondément divisée face à un tel projet, en particulier entre une écologie habitante et une écologie productiviste.

    • L’écologie habitante est plutôt défendue par les collectifs d’habitant·es et ce qu’on a désormais coutume d’appeler les “luttes locales”. Elle met l’accent sur le droit des gens à défendre leur santé, leur environnement proche et leur qualité de vie face à des grands projets d’aménagement.
    • Le versant organisé et plus politisé du mouvement écologiste (mouvements de désobéissance civile, associations environnementales) ne semble pas encore avoir de position partagée, qui articulerait la nécessité d’une décarbonation et les questions de la disponibilité et d’approvisionnement en minerais.
    • L’écologie productiviste, plutôt défendue par la CGT, repose sur deux piliers : d'un côté la défense de l'emploi et d'autre part l'idée de tirer vers les haut les conditions de travail dans le secteur minier.

Ces hypothèses de départ se traduisent par un certain nombre de problèmes auxquels on essaiera de répondre :

  • Le retour de la mine permettra-t-il d'enrôler une nouvelle composition sociale dans le projet macroniste de transition énergétique ? Quelles coalitions d'acteur·rices se constituent autour de cette mine ? Ont-iels le pouvoir d'aller au bout du projet, et pourquoi ?
  • Faut-il s'opposer à cette mine ? Comment prendre en compte la situation minière mondiale dans la construction d’un positionnement écologiste, anticapitaliste et décolonial sur les projets miniers en Europe ?
  • Y a-t-il un espace pour une confrontation autour de la question de la propriété — qui doit détenir et contrôler les moyens de transition — des “mines vertes” ou alors resterons-nous sur un débat technique ?
  • Quels liens pourrait-on nouer avec les luttes contre les projets miniers dans le monde ? Que peut-on apprendre de l'expérience de l'Amérique latine ?
  • Comment menacer les intérêts économiques d'une entreprise aussi gigantesque qu'Imerys ? Sur quelles activités et avec quelles alliances pourrions-nous peser dans la balance ?
  • La ligne politique de “l'électrification comme décarbonation”, tenue par la CGT, permet-elle vraiment de se positionner du côté du travail dans ces luttes à l'intérieur de la transition énergétique ?
  • Comment une organisation comme la France Insoumise, qui propose un plan alternatif, trouvera-t-elle une position commune par delà les contradictions entre direction nationale et groupes d'actions locaux ? Ce problème est en fait double : il se pose à un niveau subjectif — celui de la FI — mais aussi au niveau objectif : comment un mouvement qui se réclame de la planification écologique peut articuler différents niveaux de décision et de délibération.

  1. Comme en témoignent les 10 objectifs du plan de relance France 2030 doté de 54 milliards d’euros, dont “sécuriser l’accès aux matières premières”, “sécuriser l’accès aux composants stratégiques, notamment électronique, robotique et machines intelligentes” et “maîtriser les technologies numériques souveraines et sûres”. Voir aussi la liste des matières premières critiques de l'Union Européenne : https://ec.europa.eu/docsroom/documents/25421/attachments/1/translations/fr/renditions/native ↩︎

  2. Voir La France inaugure la première de ses quatre "gigafactories" de batteries électriques. France 24.  ↩︎

  3. https://emili.imerys.com/un-projet-qui-presente-des-opportunites-pour-la-region ↩︎

  4. On pourra découvrir le Secrétaire général à la planification écologique dans ce programme estival↩︎

  5. Planetary Mine: Territories of Extraction Under Late Capitalism, Martín Arboleda, Verso Books, 2020 ↩︎

  6. On trouvera une analyse générale de cette mutation de l'État au niveau global dans cet article de Cédric Durand ↩︎

  7. https://www.imerys.com/public/2023-02/An-introduction-to-Imerys_Presentation_February2023_English.pdf ↩︎

  8. https://www.imerys.com/public/2023-07/2023-Half-Year-Financial-Report-EN.pdf ↩︎

  9. Voir par exemple l'European Raw Materials Alliance https://erma.eu/ ↩︎

  10. http://www.vie-publique.fr/discours/291196-emmanuel-macron-25092023-planification-ecologique ↩︎


Vers un modernisme non-marchand

Nous proposons une traduction de cet entretien paru sur Jacobin. Il porte sur la technologie et la planification.

Evgueny Morozov a passé plus d'une décennie à étudier les transformations induites par l'internet. Il s'est fait connaître avec deux ouvrages primés au niveau international, The Net Delusion : The Dark Side of Internet Freedom (2012) et To Save Everything, Click Here : The Folly of Technological Solutionism (2013), avant de se consacrer à l'étude des liens entre la technologie, l'économie politique et la philosophie. Fondateur de la plateforme de curation de connaissances The Syllabus, son travail le plus récent est The Santiago Boys, un podcast en neuf épisodes consacré au modèle expérimental chilien de socialisme mené par l'Unidad Popular de Salvador Allende entre 1970 et 1973. Il raconte les efforts des ingénieurs radicaux pour atteindre la souveraineté technologique, le développement du projet Cybersyn pour gérer la nationalisation de l'économie, et la lutte du pays contre ITT, la grande multinationale technologique de l'époque.

Morozov a présenté son travail au Brésil, au Chili et en Argentine, et a terminé sa tournée à New York, lors d'un événement organisé conjointement avec Jacobin. Simon Vázquez s'est entretenu avec lui sur ce qu'il a à nous dire sur la création du socialisme aujourd'hui.

Simón Vázquez - Dans plusieurs interviews, vous avez affirmé qu’il était nécessaire d’impliquer les travailleurs•ses dans les décisions qui concernent le développement technologique, au lieu de parier sur des solutions technocratiques. Pouvez-vous revenir sur les problèmes afférents à l’imposition d’une vision technique qui n’a pas de soutien populaire ?

Evgueny Morozov - La solution technocratique en ce qui concerne l’économie numérique actuelle est souvent issue de la droite (ou du centre) néo-libéral et insiste sur le besoin de réguler les plateformes et ce qu’elles font de façon à optimiser la concurrence et à faciliter le fait, pour les consommateur•ices, de se déplacer sur ces plateformes. De telles solutions ont plutôt prévalu en Europe qu’aux États-Unis, en partie pour des raisons idéologiques (sous l’influence de l’école de Chicago, les Américains ont plutôt été réticents à appliquer les règles antitrust) et en partie pour des raisons géopolitiques (Washington ne veut pas sur-réguler ses propres entreprises, redoutant qu’elles soient remplacées par leurs rivaux chinois). C’est donc l’Europe qui pense pouvoir résoudre les problèmes de l’économie numérique à travers davantage de régulation. Un peu de régulation pourrait bien sûr être utile et nécessaire, mais je pense qu’une telle approche technocratique a souvent été soutenue par un aveuglement à l’égard de la géopolitique et de la stratégie industrielle et même à l’égard de la crise de la démocratie que l’on peut observer à travers le monde. Il est confortable du point de vue des technocrates néolibéraux de feindre cet aveuglement, mais ce serait une erreur pour les forces progressistes et démocratiques de ranger à de telles positions. Les problèmes de l’économie numérique ne seront pas résolus par la seule régulation, et ce parce que l’économie numérique, que ce soit dans sa variante étatsunienne ou chinoise, n’ont pas été créées par la seule régulation.

Simón Vázquez - À gauche et en particulier chez les socialistes, il y a un débat sur la planification et la technologie qui a donné lieu ces dernières années à l’émergence d’un courant que l’on appelle le Cybercommunisme. Est-ce que vous vous y identifiez, et quelles critiques portez-vous à ce courant ?

Evgueny Morozov - Ma critique de leur projet est qu’il est à la fois trop étroit et trop large. Je le vois comme un effort consistant à déployer un modèle mathématique et de la computation de sorte à administrer ce que Karl Marx appelait le “ royaume de la nécessité”. Je ne doute pas que pour un panier basique de biens nécessaires pour une bonne vie - par exemple pour le logement, les vêtements, et la nourriture - une approche comme celle-ci puisse être nécessaire. Mais je pense qu’il faut aussi que nous soyons critiques de la distinction que Marx faisait entre le royaume de la nécessité et le royaume de la liberté; ce dernier n’a pas été défini par Marx. Mais c’est là précisément que sont la créativité et l’innovation tandis que le royaume de la nécessité est surtout celui de la reproduction sociale. Le cybercommunisme, comme Marx, laisse le royaume de la liberté sans théorie, et ainsi il ne semble pas avoir de vision précise de ce que peuvent les ordinateurs pour ce qui est de ces buts plus créatifs.

Il faut faire contraster cette vision avec celle du néolibéralisme. Elle commence par le refus de la distinction entre les deux royaumes, affirmant que le marché est à la fois un système permettant de satisfaire nos besoins et nos demandes basiques - et une infrastructure pour gérer et dompter la complexité , c’est-à-dire la source du nouveau, le créatif, l'inattendu. Si vous regardez l’économie numérique, vous voyez la logique fusionniste jouer à plein régime: quand nous jouons, nous travaillons aussi, cela génère de la valeur pour les plateformes. Et, alors que nous travaillons, nous jouons aussi puisque le travail est devenu quelque chose de bien différent de ce qu’il était durant la période fordiste.

La gauche a traditionnellement rejeté une telle fusion des deux royaumes, se plaignant du tournant biopolitique du capitalisme moderne etc. Mais la gauche devrait-elle faire sienne une telle fusion ? Dans ce cas, comment la réponse traditionnelle au marché néolibéral en tant qu'élément central du système alternatif - c'est-à-dire le plan mathématique - pourrait-elle être suffisante, étant donné qu'elle ne cherche pas à accomplir quoi que ce soit dans le domaine de la liberté ?

A un niveau plus élevé d'abstraction, le néolibéralisme est une civilisation de marché, en ce qu’elle fait fusionner la logique progressive de complexification et de différenciation de la société avec le marché comme instrument principal de sa réalisation. Un meilleur nom pour cela serait le ‘modernisme de marché’ . Pour contrer cette civilisation, il nous faut un modernisme non-marchand. Le cybercommunisme se débrouille bien pour ce qui est de la partie non-marchande, mais je ne suis pas convaincu qu’il parvienne à résoudre la partie ‘moderniste’ de l’équation.

Simón Vázquez - Pourquoi revenir sur l'expérience de Cybersyn, un projet proto-internet d'organisation de l'économie par le télex et l'ordinateur ? Quel est l'intérêt politique d'évoquer les "et si" des chemins non empruntés ? Et que signifie "postutopie" dans ce contexte ?

Evgueny Morozov - La raison la plus évidente pour laquelle j’ai fait ça était de sensibiliser le public global au fait que l’économie et la société que nous avons aujourd'hui ne sont pas le résultat de tendances naturelles des protocoles internet, mais plutôt le résultat de luttes géopolitiques, avec ses gagnants et ses perdants. Je ne crois pas qu’il soit correct de voir en Cybersyn une infrastructure technologique alternative, parce qu’en fait, il n’y avait rien d’unique ou de révolutionnaire en ce qui concerne son réseau de télex ou son programme qui était utilisé dans la salle d’opération.

Un meilleur angle sur le sujet consiste à voir le projet comme une contribution à un système économique alternatif dans lequel les ordinateurs auraient été utilisés pour mieux aider à la gestion des entreprises du secteur public. De tels systèmes de management existaient depuis longtemps - Stafford Beer, le cerveau derrière Cybersyn, prêchait déjà pour eux dans la sidérurgie une décennie avant le projet.

Un manifestation de soutien à Allende, Santiago, Septembre 1964

La particularité de Cybersyn est qu'il est né des efforts plus larges d'Allende pour nationaliser les entreprises jugées stratégiques pour le développement économique et social du Chili, le tout éclairé par un mélange intéressant d'économie structurelle de la Commission économique des Nations unies pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL) et de l’école de la dépendance. C'est la fin de ce projet - et pas seulement de Cybersyn - que nous devrions regretter. C'est pourquoi, dans mes interventions publiques après la publication du podcast, j'ai tenu à souligner l'existence de ce que j'appelle "l'école de technologie de Santiago" (en tant que pendant de l'école d'économie de Chicago). Je pense que lorsque nous réalisons qu'Allende et de nombreux économistes et diplomates qui l'entouraient avaient une vision d'un ordre mondial très différent, Cybersyn - en tant que logiciel censé contribuer à la réalisation de cette vision dans le contexte national - acquiert une signification très différente.

Simón Vázquez - En plus de proposer une contre-histoire aux Chicago Boys, un de vos arguments les plus forts est qu’ils n’étaient pas les vrais innovateurs de leur temps, mais que leur travail visait surtout, dans les mains de Pinochet à contrecarrer le développement technologique et l’alternative des Santiago Boys au modèle néolibéral? ̈Pouvez-vous revenir sur la contribution que vous proposez à l’histoire de la pensée économique ?

Evgueny Morozov - Eh bien tout au long de la présidence d'Eduardo Frei Montalva, le prédécesseur d’Allende, et ensuite, bien sûr pendant la présidence d’Allende, les économistes chiliens que nous connaissons comme les Chicago Boys ont eu plusieurs sortes de critique à avancer. L’une d’elles était la nature corrompue et rentière de l’État chilien, la critique portait alors sur le fait que divers groupes d'intérêt profitaient de leurs liens avec l'État pour obtenir un traitement favorable et se protéger de la concurrence.

L’autre critique était celle des prescriptions de politiques qui provenaient du CEPAL et de l’école de la dépendance, la plupart des politiques allaient contre l’idée que le développement économique devait être laissé au marché (au lieu de cela, ils ont défendu, d'abord, l'idée de l'industrialisation par la substitution des importations et, ensuite, la nécessité de protéger l'autonomie et la souveraineté technologiques nationales).

Ainsi, certains des Chicago Boys ont considéré la période Allende comme une conséquence plutôt que comme la cause d'une crise plus profonde au sein de la société et de l'économie chiliennes ; ils ont en fait vu les travailleurs et les paysans qui ont élu l'Unidad Popular comme l'un des nombreux groupes qui luttaient pour défendre leurs intérêts au sein d'un système étatique perçu comme corrompu et sectaire. Quelle que soit la substance de la critique de Chicago, je pense que nous commettons une erreur en les considérant comme un genre d'économistes perspicaces et pionniers qui sont intervenus pour sauver le Chili avec une forte dose de néolibéralisme. Si l'Unidad Popular a commis quelques erreurs dans la gestion de l'économie, elle avait une vision politique cohérente - et bien plus pertinente - de ce que le Chili devait faire pour devenir un État indépendant, autonome et bien développé dans l'économie mondiale. Certains diront que le Chili, malgré toutes ses inégalités, y est parvenu. Je pense qu'il n'est pas du tout arrivé là où il aurait pu être - et là où il aurait pu être s'il s'était contenté de suivre les prescriptions des Santiago Boys d'Allende aurait été la Corée du Sud ou le Taïwan d'aujourd'hui, des pays qui pèsent bien plus sur le plan technologique que sur d'autres plans.

Simón Vázquez - Une autre contribution du podcast consiste à redécouvrir la tradition de l’école de la dépendance. Dans la dernière réponse, vous expliquiez que si le projet d’Allende avait pu prospérer, l’Amérique latine serait plus juste, plus riche et le Chili serait une puissance technologique alternative avec un modèle de développement différent de celui de la Silicon Valley. Mais qu’est-ce que l’école de la dépendance nous dit des débats contemporains dans l’économie numérique?

Evgueny Morozov - La théorie de la dépendance est une radicalisation de l'économie structurelle du CEPAL, qui prônait traditionnellement l'importance de l'industrialisation. Elle n'est pas très différente des gourous du numérique qui prêchent aujourd'hui l'importance de la numérisation. Les théoriciens de la dépendance ont toutefois compris que l'industrialisation en soi ne pouvait être l'objectif principal, mais que le développement économique et social l'était. Et, comme ils l'ont constaté, la relation entre l'industrialisation et le développement n'est pas linéaire. Parfois, plus d'industrialisation (qui est souvent un euphémisme pour désigner l'investissement direct étranger) signifie plus de développement ; mais parfois, cela peut signifier aucun développement ou même un sous-développement. Ce débat a donné lieu à toutes sortes de concepts intermédiaires, comme le "développement associé" ou le "développement dépendant" de Fernando Henrique Cardoso, qui cherchaient à montrer que les pays pouvaient encore se développer même si l'industrialisation était principalement menée par des capitaux étrangers. Les théoriciens les plus radicaux, comme Ruy Mauro Marini, Theotonio dos Santos et Andre Gunder Frank, ont soutenu que l'autonomie technologique - le développement de la propre base technologique du pays - est une condition préalable au type d'industrialisation susceptible de conduire à un développement significatif.

En termes actuels, cela signifierait que la numérisation menée sans engagement préalable de souveraineté numérique est susceptible de créer de nouvelles dépendances et de nouveaux obstacles au développement, d'autant plus que les pays doivent désormais avaler des factures gigantesques pour l'informatique en cloud, l'intelligence artificielle, les puces électroniques, etc. Les dépendances ne sont bien sûr pas seulement économiques mais aussi géopolitiques, ce qui explique pourquoi les États-Unis ont tant cherché à bloquer les efforts de la Chine pour atteindre la souveraineté technologique dans des domaines tels que la 5G et les puces électroniques

Simón Vázquez - À partir de cette idée de subversion des relations inégales, se pose la question de la planification industrielle et de la direction étatique du processus de développement. Que pensez-vous de la contribution de Stafford Beer et des ingénieurs radicaux chiliens dans la compréhension, si ce n’est la planification, de la politique du management cybernétique?

Evgueny Morozov - Beer n’en est pas venu à ces questions à partir des questions plus conventionnelles de l’allocation et de la distribution qui seraient normalement présentes aujourd'hui dans le débat sur la planification nationale. Il en est plutôt arrivé à cet agenda par l’environnement d’entreprise dans lequel il était beaucoup plus important de réfléchir à comment s’adapter à un futur en changement permanent. En ce sens, les entreprises ont tendance à être plus humbles que les États-Nations: elles prennent le futur comme il est, au lieu de penser qu’on peut le tordre en fonction des objectifs nationaux. Une des conséquences de cette humilité épistémologique pratiquée par Beer était son insistance sur le fait que le monde devient de plus en plus complexe - la complexité est une bonne chose, tant que nous avons les bons outils pour survivre à ses effets. C'est là que les ordinateurs et les réseaux en temps réel sont entrés en jeu.

C'est un aspect de Cybersyn que je trouve toujours extrêmement pertinent, comme je l'ai précisé dans mes remarques sur le cybercommunisme. Si nous acceptons que le monde va devenir encore plus complexe, nous devons développer des outils de gestion - et pas seulement des outils d'allocation et de planification. Je trouve cette humilité quant à notre capacité à prédire l'avenir et à le plier à notre volonté plutôt utile, notamment parce qu'elle va à l'encontre de la tentation moderniste habituelle d'agir comme un dieu omniscient et omnipotent.

Une image du tableau de commande de Cybersyn générée par ordinateur

Simón Vázquez - Stafford Beer a parlé dans ses livres de la conception de la liberté ; vous parlez de la planification de la liberté et de la gestion de la complexité. Pouvez-vous préciser comment ce programme s'inscrit dans le cadre de ce que vous avez souligné précédemment, à savoir l'importance de parler de la "sphère des libertés" ?

Evgueny Morozov - Comme je l'ai expliqué plus haut, la contribution de Beer à l'agenda socialiste traditionnel (dont l'objectif étatiste est de satisfaire les besoins les plus immédiats de la population) a été de montrer qu'il y a beaucoup de choses que les ordinateurs peuvent faire dans le domaine de la liberté également ; ils ne sont pas seulement des outils à utiliser dans le domaine de la nécessité. La pensée de Beer ferme la porte au type d'attitude technophobe qui est encore courante chez certains à gauche ; il pensait - à mon avis à juste titre - qu'ignorer la question de la technologie et de l'organisation aboutirait à des résultats indésirables et très inefficaces. Nous le savons intuitivement, c'est pourquoi nous utilisons des technologies simples - des feux de circulation jusqu’aux horaires - pour améliorer la coordination sociale sans provoquer le chaos. Mais que se passerait-il si ces technologies ne devaient pas être aussi simples ? Ne peuvent-elles pas être plus avancées et numériques ? Pourquoi se fier au discours néolibéral selon lequel le seul moyen de coordonner l'action sociale à grande échelle est le marché ? C'est là, je pense, que l'approche de Beer est très utile. Si l'on part d'une vision très flexible et plastique des êtres humains, en constante évolution et en devenir, alors nous voulons probablement leur donner les outils qui leur permettront de se pousser (et de pousser les collectifs qu'ils forment) dans des directions et des dimensions nouvelles, complètement inattendues et non testées.

Ce qui s'est passé au cours des deux dernières décennies, c'est que la Silicon Valley est arrivée avant la gauche. C'est pourquoi nous disposons d'outils tels que WhatsApp et Google Calendar qui facilitent la coordination de millions de personnes, avec un impact non négligeable sur la productivité globale. Dans ce cas, la coordination sociale se produit, une plus grande complexité est produite et la société progresse. Mais cela ne se produit pas - contrairement au discours néolibéral - par le biais du système de prix, mais plutôt par le biais de la technologie et du langage. Ce modèle de la Silicon Valley, comme nous l'avons découvert plus récemment, n'est pas sans coût, y compris sur le plan politique et économique (il suffit de regarder la prolifération de la désinformation en ligne ou la concentration des capacités d'intelligence artificielle - la conséquence de toutes ces données produites et collectées - entre les mains d'un certain nombre de géants de l'entreprise). Cette complexité néolibérale non marchande a donc un prix énorme. La gauche devrait réfléchir à d'autres moyens (non néolibéraux) d'offrir une infrastructure similaire - et peut-être même meilleure - pour la coordination sociale.

Simón Vázquez - Pourquoi pensez-vous que les socialistes ont abandonné certains de ces concepts ? Est-ce lié à la défaite intellectuelle du marxisme durant la guerre froide ? Ou alors est-ce un manque d’attention à l’égard des débats du Sud Global ?

Evgueny Morozov - Je pense que les réponses sont principalement liées à l'impasse intellectuelle globale dans laquelle se trouvent le marxisme occidental et ses versions plus radicales. Le camp le plus modéré a adhéré à la dichotomie néolibérale entre le marché et le plan, acceptant le premier comme une forme supérieure de coordination sociale, surtout après l'effondrement de l'Union soviétique. Jürgen Habermas illustre bien cette attitude : il accepte la complexité croissante des systèmes sociaux, mais il ne voit pas d'alternative à la réduction de la complexité par le marché ou le droit, la technologie n'étant rien d'autre qu'une science appliquée. Les courants les plus radicaux - ceux qui ont abouti au cybercommunisme - ne se sont pas pleinement engagés dans les critiques de la planification soviétique et de son incongruité avec la démocratie libérale qui émanait du bloc soviétique pendant la guerre froide. Je pense à des gens comme György Márkus, qui, sans renoncer au marxisme, a écrit de nombreuses et profondes critiques sur ce que les marxistes se trompent à propos - pour citer Engels - du passage à l'"administration des choses" sous le communisme.

Il y a également une certaine vision naïve de la technologie qui sous-tend au sens large le projet marxiste, avec son insistance sur la maximisation des forces productives (ce que seule l'abolition des relations de classe dans le cadre du communisme peut réaliser). Cela semble ignorer la nature éminemment politique de la recherche de l'efficacité : ce qui peut être efficace pour certains peut être inefficace pour d'autres. Ainsi, proclamer que, objectivement parlant, chaque technologie aurait une sorte d'optimum objectivement énoncé vers lequel nous devrions tendre semble être une erreur. Or, ce n'est tout simplement pas ce que nous apprennent les études scientifiques et technologiques. Cela ne veut pas dire que de tels conflits de valeurs sont mieux résolus par le marché - ce n'est pas le cas - mais je ne vois pas l'intérêt pour les marxistes de nier qu'ils existent. Et une fois que l'on reconnaît qu'ils existent, on peut vouloir les optimiser pour autre chose que l'efficacité - peut-être que ce que nous voulons comme résultat de la politique publique, c’est de maximiser l'émergence d'interprétations polyvalentes d'une technologie donnée, de sorte que de nouvelles interprétations de cette technologie et de ses utilisations puissent émerger dans les communautés qui s’en servent. Ceci dit, certains penseurs marxistes - Raymond Williams, par exemple - ont considéré la complexité comme une valeur que la gauche devrait rechercher. La simplicité, en tant qu'objectif global, ne cadre pas facilement avec le progressisme en tant qu'idéologie de la nouveauté et de la différence. Et je pense que Williams a raison : la réponse à une plus grande complexité se trouve dans la culture, au sens large. Ainsi, au lieu d'essayer de répondre aux néolibéraux en affirmant que le bon pendant du marché est le plan, la gauche devrait peut-être soutenir que le bon pendant de l'économie - en tant qu'objectif et méthode d'organisation de ce modernisme de marché que j'ai déjà mentionné - est la culture, conçue non seulement comme la haute culture mais aussi comme la culture mondaine du quotidien. Après tout, elle est aussi productive d'innovations que l'"économie" - nous n'avons simplement pas le bon système d'incitations et de boucles de rétroaction pour les mettre à l'échelle et les propager dans d'autres parties de la société (c'est ce que le capitalisme excelle à faire lorsqu'il s'agit d'innovations par des entrepreneurs individuels).

Simón Vázquez - Il y a beaucoup de débats en Europe, aux États-Unis et en Chine à propos de la souveraineté technologique. Dans beaucoup de cas, il s’agit de visions capitalistes essayant de protéger des industries nationales et d’échapper à ce que l’on appelle des marchés libres. Vous avez utilisé ce même concept à plusieurs reprises lors de vos interviews au Brésil. En quoi ce genre d’autonomie digitale est différent et quelle dimension comprend-elle ?

Evgueny Morozov - Eh bien, il y a un élément utopique et un élément pragmatique. D’un point de vue pragmatique, je ne crois pas que la souveraineté technologique soit possible à court terme sans se reposer sur des homologues nationaux des fournisseurs américains et chinois des mêmes services, que ce soit dans la sphère du cloud, de la 5G ou de l'IA. Sur un plan plus utopique, nous parlons d'un programme politique qui exploitait ces services non pas pour prêcher l'évangile des start-ups et des incubateurs - comme c'est souvent le cas lorsque des personnes telles qu'Emmanuel Macron en parlent - mais pour promouvoir un programme industriel plus sophistiqué. Dans le cas du Sud, cela signifierait s'éloigner d'un modèle de développement lié à l'exportation de matières premières, comme ces économies (en particulier en Amérique latine) l'ont fait traditionnellement. Mais pour des raisons à la fois utopiques et pragmatiques, il est important que cette discussion reste liée à un débat sur l'économie - et pas seulement sur l'innovation ou la sécurité nationale. Sans l'économie, l'agenda de la souveraineté technologique restera toujours plat et quelque peu unidimensionnel.

Simón Vázquez - Compte tenu des rapports de forces actuels de la géopolitique, de l'existence de gouvernements progressistes en Amérique latine et de la consolidation des BRICS en tant que mouvement non aligné actif dans la "guerre froide 2.0" en cours entre les États-Unis et la Chine, pensez-vous que le Sud global peut être une sorte d'avant-poste mondial, une avant-garde inclusive en termes de technologie ? Quelles formes un internationalisme numérique pourrait-il prendre dans ce contexte ?

Evgueny Morozov - Je ne vois pas d’autre endroit d’où pourrait venir l’opposition à la Silicon Valley. Elle doit reposer sur des partenaires régionaux et des alliances, pour la bonne et simple raison que les coûts sont trop énormes. Mais le facteur supplémentaire est d'éviter d'entrer dans des négociations individuelles avec des entreprises comme Google et Amazon. Bien que je ne croie pas à la thèse techno-féodale selon laquelle ces entreprises sont aussi puissantes que les États-nations, elles sont soutenues par l'État américain, qui est souvent plus puissant que les États du Sud. C'est pourquoi il est important de réexaminer les efforts passés de coopération qui avaient pour objectif la souveraineté technologique. Le Pacte andin en est le principal exemple.

Ce pacte signé par cinq nations au Pérou avait pour principal objectif de surmonter les barrières commerciales extérieures et de promouvoir la coopération régionale afin de favoriser l'industrialisation et le développement économique. Orlando Letelier, ministre chilien des affaires étrangères sous Allende, a mené les négociations en soulignant la nécessité de s'attaquer à l'exploitation dérivée de la propriété technologique et à la dépendance à l'égard des entreprises étrangères. Letelier a proposé la création d'un équivalent technologique du Fonds monétaire international (FMI), le Pacte andin, afin de faciliter l'accès des pays en développement aux avancées technologiques et aux brevets. C'est de ce genre d'idées au niveau international dont nous avons besoin aujourd'hui.


Soulevons-nous - Journal collectif d’une lutte ouvrière (et pas que) 1/16

Nous lançons une série de publications sous forme de feuilleton de Soulevons-nous, Journal collectif d’une lutte ouvrière (et pas que) à l'occasion d'une discussion le 22 février avec Francesca Gabriellini et Alberto Brunetti éditeur de l'ouvrage en Italie. Cette traduction a été réalisée dans le cadre de l'ANR Theovail. Pour commencer, nous publions l'avant-propos et les premières pages du journal de cette lutte encore en cours.

Crédit - Antonio Pronostico / Edizioni Alegre

Avant-propos - Un livre de la classe ouvrière, tout à coup et sans préavis

Le livre que vous avez entre les mains est le montage chronologique d’une série de commentaires, tracts, messages, discours et réflexions, témoignage de nos huit mois de lutte et d’assemblée permanente. Cela ne ressemble pas à un texte structuré, mais plutôt à un travail de menuiserie improvisé. C’est ce qui fait à la fois sa faiblesse et son originalité.

Nous avons décidé de le publier alors que l’on prépare la manifestation du 26 mars 2022. Nous écrivons ces quelques lignes d’avant-propos pour cette édition, qui sera distribuée pour la première fois dans la rue le 26 mars, à un moment charnière entre ce qui a eu lieu et ce qui pourra advenir. La lutte GKN n’est pas terminée et, comme à chaque fois, pourrait prendre fin demain ou durer encore des années. La situation est complexe, mais au fond, cette complexité, nous l’avons bien méritée. Jusqu’à présent, nous avons gagné un futur qui doit encore s’écrire.

Les huit mois qui viennent de s’écouler ont bien existé. Et ces huit mois, la capacité d’un collectif d’usine à résister et d’une entreprise à s’autogérer, aujourd’hui, nous les mettons à la disposition de tous ceux qui veulent y puiser de l’inspiration, une méthode, du courage.

Ce qui pourrait se passer dans le futur au contraire dépendra de la capacité, de nous toutes et tous, à organiser une mobilisation qui ne soit pas seulement construite dans l’urgence des licenciements sortis de nulle part, ou pour la fin d’un contrat de sous-traitance ou précaire non renouvelé. Une mobilisation en dehors de l’état d’urgence permanent, qui impose son agenda à la lutte. Une mobilisation construite à partir du besoin urgent de changer les rapports de force dans la société, de conquérir des droits et des salaires dignes, de reprendre l’école, la santé et les transports publics, d’obtenir la justice climatique et sociale. Afin de remettre la classe ouvrière, ses instances et son imaginaire au centre du discours politique.

Cela ne dépend pas de nous, mais de nous tous. « Soulevons-nous » est un appel à la responsabilité et au collectif.

Où il y avait du « je », nous mettrons du « nous ».

14 mars 2022

Journal (9-12 juillet)

9 juillet 2021

Nous ne pouvons pas répondre au téléphone, trop d’appels téléphoniques et de messages. Nous sommes en assemblée permanente parce que ce matin on nous a informés de la fermeture immédiatement de l’usine GKN de Florence. Avec effet immédiat. Un mail, plus de 450 familles sur le carreau. Voilà qui nous avons en face. Voilà leur violence. Vous aurez prochainement des nouvelles et une invitation à l’action. Nous aurons besoin de toute votre force et votre solidarité.

9 juillet

Ce soir à 21 h, ce tiendra une assemblée de toutes les personnes solidaires devant les portes de GKN, via Fratelli Cervi 1, à Campi Bisenzio.

10 juillet

Dans un premier temps, ils ont licencié par mail les précaires en intérim. Et nous nous sommes mis en grève. Mais au fond, nous ne pensions pas pouvoir gagner. Puis, ils s’en sont pris à Texprint et ont fermé Adil. Et nous avons fait la grève parce que la situation était terrible. Mais nous pensions retourner travailler, avec des protections et garanties. Et maintenant c’est nous qu’ils licencient. Non ne pouvons pas nous permettre de perdre, il n’existe pas d’autres emplois pour nous. Maintenant, pour le bien de toute la classe ouvrière de ce pays, et dans l’espoir d’une victoire, nous vous demandons de ne pas faire les mêmes erreurs. Soulevons-nous.

11 juillet

Actuellement nous sommes dans l’usine. C’est notre maison et nous ne partirons pas. Personne n’en sortira. Actuellement tous les travailleurs sont présents. Tous les postes de l’usine sont représentés : personnel administratif, ouvriers, caristes, personnel de nettoyage. Nous pourrions refaire partir l’usine à n’importe quel moment. Et même produire mieux qu’avant. Nous avons été licenciés de manière atroce. Mais ce n’est pas ça le problème. Le problème, c’est que nous sommes les derniers d’une longue liste de licenciements, de délocalisations et d’abus. Qui parfois ont fait du bruit, parfois non. Comme les millions d’emplois supprimés pendant la pandémie. Et nous risquons d’être les premiers d’une longue série. Nous faisons partie d’une grande usine, neuve, efficace. Mais surtout, nous sommes une usine avec une organisation syndicale forte et déterminée. Et si ça passe ici, ça passera partout ailleurs. Et ça, tout le territoire l’a bien compris. Il s’est soulevé pour nous défendre et nous prendre dans les bras. Parce qu’ici, ce n’est pas seulement nos 500 postes qui sont en jeu. Ce qui est en jeu, c’est le travail de tout un pays. C’est pourquoi GKN est une affaire politique. Nous, nous restons là. Nous avons empêché la délocalisation. Les institutions nous ont répondu avec paroles en apparence fortes. Mais aux paroles doivent succéder les actes. Et s’il n’existe pas d’instruments législatifs pour faire en sorte que cette usine ne ferme pas, nous devons évidemment les créer, ces instruments. Nous avons invitons à la lutte. Lundi 19, nous organisons une grève provinciale générale. Le 24 juillet, il y aura une manifestation nationale qui témoignera de toute la solidarité que vous nous avez fait parvenir. Notre mot d’ordre vient de la Résistance florentine : « Ensemble, soulevons-nous ». Comme lorsqu’après une période sombre on décide que c’est l’heure du changement et qu’indignation imprévue te fait relever la tête. C’est pourquoi, ensemble, soulevons-nous.

12 juillet

Nous voulons faire le point sur certaines choses : Les travailleurs GKN ne sont pas 422. Ils sont plus de 500 parce que nous sommes tous ensemble : travailleurs internes et de la sous-traitance. Nous avons été licenciés de manière atroce et avec une violence psychologique impressionnante. Nous avons affaire à des personnes sans scrupule. Toutefois, se concentrer seulement sur la manière dont nous avons été licenciés c’est se concentrer sur la forme et non sur le fond. Parler de « l’affaire GKN » c’est presque se mettre au niveau de ceux qui veulent fermer l’usine. Mais c’est surtout mettre en danger tous les travailleurs de ce pays. Parce que cela nie implicitement que nous sommes les derniers d’une série, et les premiers d’une autre série de fermetures et de délocalisations. Si ça passe ici, ça passera partout ailleurs. Parce que nous sommes une grande entreprise et que nous sommes organisés. Alors, imaginez ce que ce sera pour les entreprises petites et moins bien organisées. Qui parle de compensations et d’indemnisations se met presque au niveau de ceux qui veulent fermer l’usine. Nous, nous sommes dans l’usine, celle-ci est notre maison, nous ne partirons pas d’ici. Ce qui adviendra malgré nous sera le résultat de notre désespoir économique, et certainement pas de la lutte. Mais l’objectif de notre lutte est seulement et uniquement de bloquer les licenciements. Ici et partout ailleurs. Le Ministère du Développement Économique (MISE) vient ici pour nous rencontrer. Les multinationales délocalisent, et nous, au contraire, nous demandons la délocalisation des négociations. Si le MISE a le courage de soutenir le regard d’une communauté fière et inébranlable. Notre lutte est liée indissolublement à celle de l’ex-Fiat, c’est-à-dire FCA Stellantis. Qu’attendons-nous pour mobiliser tout le secteur ? Nous remercions tous ceux qui nous apportent leur solidarité (les cercles Arci, les différents syndicats, les travailleurs, etc.). Merci, merci, merci. Nous ne pouvons répondre à tout le monde ni tous vous citer de peur d’oublier quelqu’un. La lutte sera longue. Ne nous oubliez pas lorsque l’attention des médias sera redescendue. Pour disposer d’un canal de solidarité plus pratique, une page de soutien sera créée. On vous transmettra les informations d’ici peu. Grève générale et cortège national : nous sommes en train d’étudier cela en ce moment. Nous vous tiendrons au courant.

Nous avons les larmes aux yeux, des milliers d’histoires humaines à raconter, mais aujourd’hui ce n’est pas de cela qu’il est question. Nous ne sommes pas de pauvres ouvriers renvoyés chez eux. Nous sommes dignité, fierté et résistance.

Faites-vous une faveur en rejoignant notre lutte.

Soulevons-nous.

À suivre...


Soulevons-nous - Journal collectif d’une lutte ouvrière (et pas que) 2/16

Suite de notre feuilleton GKN. Après le licenciement de l'ensemble des travailleurs, ceux-ci ont décidé d'occuper leur usine et ont appelé à une mobilisation de toutes et tous pour résister et répondre collectivement à ce genre de manoeuvre. L'occupation de l'usine se poursuit, avec de nombreux soutiens.

Crédit - Antonio Pronostico / Edizioni Alegre

Journal (13-24 juillet)

13 juillet 2021

Vous êtes nombreux à nous demander si vous pouvez venir à des concerts ou des initiatives. Vous êtes toujours les bienvenus à l’occupation. Mais pour le moment pas aux concerts et aux initiatives. Pas encore. Pour le moment ça ne sert à rien et nous vous ferions peut-être passer un mauvais message. Ici la lutte est maintenant solide. La solidarité du territoire est débordante. L’assemblée permanente améliore de jour en jour son organisation. Les soutiens s’organisent. Les délégués des autres entreprises et les organisations syndicales sont à nos côtés.

Actuellement, l’enjeu n’est pas d’apporter d’autres forces ici. L’enjeu est d’étendre la lutte, là où vous vous trouvez. Mettez l’argent dans les grèves, dans les véhicules pour rejoindre les manifestations nationales, dans les tracts à distribuer où vous vous trouvez.

Si ça passe ici, ça passera partout ailleurs. Il s’agit d’un conflit national. Nous ne pouvons pas faire confiance à la partie adverse. Nous pointons du doigt le Gouvernement.

C’est difficile, mais pas impossible.

19 juillet, à Santa Croce

Ils ont fui un vendredi matin en usant d’un stratagème. Ils ont fui le territoire comme des voleurs, après nous avoir donné un congé collectif en disant qu’il y avait une légère baisse du travail. Mais il est temps d’arrêter de parler de ces gens. Nous ne sommes pas là pour dire à quel point ils sont méchants. Si nous ne faisons que cela, nous avons déjà perdu. On ne peut rien faire contre la nature d’un charognard. C’est un charognard, on en prend acte et on passe notre chemin. Et nous les félicitons, parce que pour nous mettre dehors, ils ont tout calculé. Et nous disons même : nous faisons encore partie de leurs calculs. Eux ils ont anticipé notre indignation. Ils ont aussi calculé qu’il y aurait une mobilisation sur cette place. Peut-être pas qu’il y aurait tant de monde. Peut-être pas qu’il y aurait une grève générale. Peut-être qu’ils ne s’attendaient pas à ce qu’on occupe l’usine. Mais eux, ils nous ont étudiés et ils nous étudient encore. Et tant que nous continuerons à avoir recours aux belles paroles, nous ferons encore partie de leurs calculs. Nous ne sommes que des chiffres. Et nous, nous ne voulons pas être des chiffres ! Mais la vraie question que l’on se pose est celle-ci. Nous demanderons l’annulation des licenciements. Mais que se passera-t-il s’ils refusent cette annulation ? Nous, nous avons parlé en agissant. Face à une usine fermée, nous avons dit « Non » avec nos corps. Nous sommes entrés. Et cela est un fait. Nous pourrions faire repartir l’usine à n’importe quel moment et la faire fonctionner plus et même mieux qu’avant. Mais actuellement notre question est adressée au gouvernement et aux institutions. Nous avons empêché la délocalisation grâce aux instruments dont nous disposons, c’est-à-dire nos corps. Mais vous, quels instruments avez-vous pour empêcher la délocalisation ? Si vous n’avez pas d’instruments, il est juste de déclarer qu’aujourd’hui l’État et le gouvernement sont impuissants. Et s'ils ne sont pas impuissants, alors ils sont complices. Et à certains moments l’impuissance et la complicité coïncident. Parce que si toi tu ne te donnes pas les moyens d’être « puissant » face à un fait de ce genre, alors tu deviens complice.

Vous, où vous situez-vous dans leurs calculs ? Parce que cette fois-ci nous ne pouvons nous permettre de rester dans leurs calculs. Nous, 500 personnes, mas aussi le territoire qui nous a soutenus. Nous voulons préciser quelque chose. Le mail de licenciement, quelqu’un l’a écrit au nom de l’administrateur délégué de Melrose, le fonds financier qui contrôle GKN. Mais ce mail est composé de toutes les lois qui ont massacré le monde du travail ces vingt dernières années. Et cela, nous ne pouvons l’ignorer.

Autre chose. Nous sommes fragiles. Notre colère est un mélange d’émotion et de fragilité. Nous nous mettons parfois à pleurer. Et nous ne savons même pas si nous pleurons de colère, d’émotion, d’adrénaline ou de désespoir. Nous sommes fragiles. Mais nous resterons là, tant qu’il faudra, tant qu’on en aura la force. C’est ce que nous chantons aussi. Mais si vous pensez que la partie se joue seulement devant les portes de l’usine GKN alors nous avons déjà perdu, parce que ce scénario est déjà trop connu. À un certain moment nous serons dans un désespoir économique à cause d’eux et ils nous demanderont si nous préférons le chômage ou l’argent. Et à ce moment-là ce sera l’histoire de toutes les luttes qui ont échoué, qui font partie de nous.

Nous sommes Elettrolux, nous sommes Beckaert, nous sommes les miniers sardes, nous sommes Alfa Romeo de Arese, nous sommes Termini Imerese. Nous sommes la Fiat. Parce que nous étions la Fiat et que 85 % de notre production était pour FCA. Et donc il faut que Stellantis nous dise ce qu’ils veulent faire ou ne pas faire des usines FCA de Melfi, Pomigliano et Cassino. Nous ne nous faisons pas d’illusion, nous ne pensons pas être plus courageux, plus intelligents, plus en colère que ceux qui nous ont précédés. Si d’autres ont échoué, nous risquons d’échouer nous aussi. Mais peut-être que ce sera différent cette fois-ci, si nous sentons que les autres sont avec nous, si nous portons toutes leurs luttes en nous, si nous apprenons des leçons qu’ils nous ont données. Puis, ce qui doit arriver arrivera. La seule chose que nous avons à craindre c’est qu’ils nous ôtent notre dignité.

Ces derniers jours, beaucoup de journalistes nous ont demandé de raconter nos histoires. Racontez-les, recueillez-les. Mais il y a un hic dans tout cela. L’histoire que nous pouvons raconter, l’histoire du gars qui se retrouve au chômage, de sa femme enceinte et de leurs deux enfants est en réalité aussi l’histoire des travailleurs de McDonald qui se sont fait licenciés… Nos histoires ne sont pas différentes de celles de millions de personnes qui ont perdu leur travail durant la pandémie… Vous ne devez pas raconter nos histoires seulement parce que nous faisons plus de bruit, parce que cela ne fera que nous diviser, nous et les autres travailleurs qui, eux, ont été licenciés dans le silence. Racontez nos histoires. Mais nous, nous ne sommes pas là pour raconter nos histoires, mais pour écrire l’histoire. Parce que parfois il y a de sombres années. Mais, un jour, elles prennent fin. Nous ne savons pas si ce jour est arrivé. Mais nous savons que nous avons l’obligation d’essayer de nous soulever. De transformer cette lutte en une mobilisation générale. Parce qu’autrement, nous ne pourrons pas nous sauver.

Florence, fais sonner la Martinella1 pour annoncer le début de lutte, qu’il faut se libérer. Soulevons-nous ensemble !

20 juillet

Depuis le premier jour de l’assemblée permanente de l’usine, nous avons été dépassés par la solidarité. Tout le territoire est venu en soutien à l’usine, l’entourant et la défendant.

GKN est devenue, malgré nous, une affaire politique et nationale. Parce que nous sommes les derniers d’une longue série de licenciements et de délocalisations. Parce que potentiellement nous sommes les premiers d’une nouvelle série de fermetures qui adviendront avec la fin du gel des licenciements, mis en place au début de la pandémie. Parce que nous sommes une usine avec des commandes et des machines neuves. Parce que nous sommes une usine avec un taux de syndiqués important et une bonne organisation interne.

Si ça passe ici, donc, ça passera partout ailleurs : une multitude de forces de différentes catégories professionnelles doit être convaincue, des ouvriers aux travailleurs du bâtiment, en passant par ceux du commerce et de la logistique, jusqu’aux journalistes et aux psychologues.

Mais ce n’est pas encore le cas aujourd’hui. L’occupation est solide et la lutte continue à se diffuser. Elle doit se diffuser encore. Parce que le gouvernement doit avant tout dire ce qu’il compte faire si le fonds financier n’annule pas les licenciements. S’il n’existe pas d’instruments législatifs pour empêcher la fermeture de l’usine, ces instruments doivent être créés. Ainsi, non seulement l’histoire de notre lutte changera, mais aussi tout un pan de l’histoire du pays.

C’est pour cela que nous avons besoin de voir la solidarité nationale que nous avons reçue se concrétiser en chair et en os à la manifestation nationale qui se tiendra devant l’usine ce samedi 24 juillet à 9 h 30.

24 juillet, devant les portes de l’usine GKN

Vous remercier serait trop peu… c’est pourquoi non ne le faisons pas. Nous vous remercions en vous regardant dans les yeux, nous nous comprenons et nous vous remercions avec la chair de poule. Nous n’avons donc pas besoin de dire des mots de remerciements. En revanche, il faudrait parler de la Covid-19 pour commencer cette intervention. Nous avons lutté pendant le premier confinement pour pouvoir rester chez nous en sécurité. Nous avons lutté pour essayer d’imposer des protocoles anti-contagion dans les entreprises, dans le respect du Texte unique sur la sécurité2. Et cela nous pèse tant, tellement, d’avoir dû appeler à manifester sur place (parce que les cortèges ont été interdits), sachant que certains d’entre nous pourraient tomber malade, sachant que nous pourrions contribuer à l’augmentation des contagions. Cela nous pèse tellement, mais nous, nous ne prenons pas cette responsabilité : nous nous retrouvons dans cette situation parce que quelqu’un a décidé qu’une mesure de la pandémie comme le gel des licenciements devait prendre fin…

Et nous l’avons toujours dit, depuis le début de la pandémie. Nous l’avons dit : si je peux travailler en sécurité, je dois pouvoir organiser des assemblées syndicales en sécurité et pouvoir faire la grève en sécurité. Parce que nous n’acceptons pas la suspension — unilatérale — des droits syndicaux et démocratiques au nom de la pandémie.

Et donc, si Melrose et les entreprises de ce pays peuvent licencier, alors les travailleuses et travailleurs de ce pays peuvent se réunir en assemblée permanente et peuvent organiser des cortèges parce qu’autrement ils instrumentalisent la pandémie.

Nous vous avons appelés à vous rassembler ici, devant l’usine, parce que nous avions besoin de vous voir en vrai, pas seulement à travers les écrans, les « likes » et les commentaires. Nous avions besoin de vous voir en chair et en os. Et nous savons que vous êtes bien plus nombreux. Aujourd’hui, tous n’ont pas pu venir ici, mais nous savons que vous êtes le fer-de-lance d’une solidarité bien plus importante.

Les questions, c’est nous qui les posons aujourd’hui. Vous êtes témoins de la situation : ça, ce que vous voyez là, derrière vous, c’est une entreprise, qui est en ce moment, de fait, aux mains des travailleurs. Le propriétaire, un fonds d’investissement financier, a travaillé pendant un an à la fermeture de cette usine. Il y a travaillé dans les moindres détails. Nous pourrions vous donner une longue liste de ces détails : en contournant des accords, des sentences du tribunal, en mentant, justement en mentant dernièrement à ses dirigeants, car le meilleur moyen de dissimuler est d’être complice sans le savoir, n’est-ce pas ? convaincu de dire la vérité, alors... il y a eu des heures supplémentaires pour lancer de nouveaux projets, de nouveaux business, de nouvelles cellules... nous pourrions vous raconter tant de choses.

Le propriétaire ne s’intéresse pas à cette entreprise. Nous, en revanche, nous l’avons construite, nous la connaissons comme notre poche et, en ce moment, l’entreprise est entre nos mains et nous pourrions relancer la production à n’importe quel moment. Et cela n’est pas un slogan : c’est un fait qui nous interroge tous.

Quand vous venez ici, vous nous demandez toujours comment nous allons. Tous, journalistes, militants de différentes luttes. Mais comment voulez-vous que l’on aille ? Nous sommes ici, debout, comme quelqu’un qui a pris un coup sur la gueule et qui a encore des bleus. Mais après avoir pris ce coup, on regarde autour de nous et on pense que nous sommes encore debout. Et tous les jours on vérifie pour voir si on est toujours debout. Et tous les jours on scrute le regard du collègue pour voir s’il est en train de céder, s’il est en train de perdre la tête, si ses jambes tremblent, si on peut le faire, si l’un d’entre nous au fond cédera, et quand il cédera. Tous les jours.

Nous, ici, nous pouvons continuer pendant des mois ou céder demain. Et tous les jours, nous nous levons avec cette idée en tête. Nous sommes emplis d’adrénaline. L’adrénaline redescend à certains moments et laissant place à la fatigue… voilà comment nous nous sentons. Mais malgré tout cela, nous essayons de trouver la lucidité de vous retourner la question.

Nous, voilà comment nous allons, et vous, comment allez-vous ? Vous tous, comment allez-vous ? Parce que c’est paradoxal. Nous, jusqu’au 22 septembre, nous savons que nous aurons un salaire. Et ensuite, il y aura le TFR3, il y aura aussi sûrement des accords. Parfois, ceux qui nous demandent comment nous allons vont bien plus mal que nous. Parce que peut-être qu’ils ne nous le disent pas, mais ils ont des contrats précaires qui expirent cette semaine. Peut-être que le journaliste qui m’interviewe ne le dit pas, mais il se fait 5 euros par papier. Nous, nous n’avons jamais travaillé à la pièce et nous ne travaillerons jamais sous cette condition. Donc c’est nous qui vous le demandons : comment allez-vous ? Êtes-vous prêts à continuer ? Jusqu’à quand accepterez-vous tout cela ? Pour nous, il s’agit d’un licenciement de masse, dans votre cas, peut-être que cela fera moins de bruit, peut-être qu’il s’agit d’une « expiration de contrat », peut-être d’un « contrat de mission ». Et alors, nous vous le demandons : comment allez-vous ?

Parce que pour nous, tout a été très clair, tout de suite, dès le début : il s’agit d’un conflit national et politique. Et non pas parce que nous voulions nous mettre à la politique, mais parce que lorsqu’un fonds financier s’enfuit et que tu n’as pas de contrepartie et que les travailleurs font tenir l’entreprise, alors on montre du doigt le fonds d’investissement qui s’enfuit, Stellantis, qui a donné les ordres, contre les institutions. Parce que, évidemment, on devra dire que s’ils ont fait tout cela, quelqu’un leur a permis de le faire.

Mais une entreprise ne peut faire bouger les rapports de force d’un pays. C’est pourquoi nous vous demandons : où voulez-vous aller ? Et combien d’essence avez-vous ? Parce que si demain une grève générale est lancée d’ici et que nous décidons que notre grève tiendra jusqu’au bout, tous les samedis — les samedis de la colère ouvrière — nous l’avons, nous tous, ici présents, sur cette place, l’essence pour faire cela ?

Quand le gouvernement fuira à nouveau, et que nous le convoquerons à nouveau, aurons-nous l’essence pour être le double, le triple ? Voilà la question que nous vous posons. Et ce que nous faisons dans notre usine, pouvez-vous le faire sur votre lieu de travail ? C’est cela le sens du mot d’ordre « Soulevons-nous ».

Nous vous avons donné rendez-vous ici pour que vous soyez témoins d’une opération lâche. Et nous vous le disons directement qu’il s’agit d’une opération lâche. L’opération est celle-ci (et tout a été calculé) : l’usine ferme, les méchants de Melrose, où va le monde ?, GKN ne ferme pas, tous le disent, les journaux le disent, le ministre le dit… non, en réalité le ministre ne le dit pas, la région le dit, etc., mais, pendant ce temps, tout cela ne se traduit pas en quelque chose de concret. Et donc, cinq cents personnes sont laissées sur le carreau. Pendant ce temps, les jours passent… et vous savez comment cela se finit quand les jours passent ? Un jour, ces personnes, prises de désespoir, de découragement, de fatigue, voteront elles-mêmes la fermeture de l’usine !

C’est la chose la plus lâche qui existe. Parce qu’un jour peut-être nous allons céder, dire oui, on ne peut rien faire d’autre que d’accepter quatre sous et s’en aller en paix, reprendre le cours de nos vies. Finalement, tout le monde dira que GKN n’aurait pas dû fermer, mais que c’est eux, les travailleurs qui l’ont fermée tous seuls. Le crime parfait ! Et nous devrions rentrer chez nous avec le sourire, et être reconnaissants des quelques sous de l’indemnité de licenciement. C’est une opération lâche. Et si nous n’avons pas la force de l’empêcher, nous devons le dire tout de suite. Voulons-nous que cette usine soit fermée à cause de notre fatigue ? Comme ça ils pourront dire qu’ils n’y sont pour rien, que nous l’avons fermé tous seuls.

Nous avons reçu des paroles et des actes de la commune de Campi. Au niveau régional, nous avons reçu une proposition assez claire qui parle de continuité productive, mais il nous manque les actes. C’est pourquoi nous rappellerons à la région qu’il faut transformer ces paroles en actes, et nous dire de quels actes il s’agit. Au niveau gouvernemental, pour le moment, nous n’avons ni les paroles ni les actes. Ni les paroles ni les actes. L’autre jour le Ministre des Relations avec le Parlement, Federico D’Incà, a dit la même chose que Melrose. Parce qu’à Melrose, ils n’envoient pas un mail qui te dit simplement : je te licencie, je te vire, je t’étripe. Ils trouvent le moyen de te renvoyer chez toi avec le sourire. Ils disent vouloir diminuer l’impact social en prenant des décisions qui, à les écouter, semblent inévitables. C’est aussi la position du gouvernement. Seulement, Melrose le fait avec un mail et le gouvernement est en train de penser à réécrire ce mail et à le transformer, peut-être/avec un peu de chance, en deux mois de négociations épuisantes.

Et le problème ce n’est pas non plus qu’ils veulent nous renvoyer chez nous. Ni comment ils le font. Parmi toutes les horreurs que Melrose nous a faites, au cours des trois dernières années... en se foutant bien de notre gueule... le mail est la seule chose honnête qu’ils aient faite… Au moins, comme ça on arrête de se foutre de notre gueule. Ce mail a été finalement un acte de sincérité, de vérité. Ils ont ainsi révélé leur vraie nature. Trois jours avant, à la table de négociation, ils nous disaient que tout allait bien, qu’il n’y avait pas de crise et que peut-être même en septembre ils allaient embaucher deux gars de plus. Donc nous ne craignons plus qu’on se foute de notre gueule. Notre problème c’est de renvoyer le mail à l’expéditeur !

Regardons-nous dans les yeux : c’était une grande manifestation, mais beaucoup d’entre nous se connaissent. Nous reconnaissons les banderoles, les groupes politiques qui sont venus nous apporter leur solidarité — certains d’entre nous y militent ou y ont milité — nos idées politiques et syndicales sont connues (certains d’entre nous, par exemple, sont membres de l’Opposition à la Cgil). Nous ne voulons pas instrumentaliser cette lutte pour de nos petites histoires, pour aller marquer un point dans le débat. Ça, c’est de minoritarisme. Et cette lutte ne peut se permettre le minoritarisme.

Nous ne gagnerons que si nous tous, avec nos limites, nos différences, nous cessons d’être minoritaires. Parce que l’enjeu de cette lutte, ce n’est pas venir dire, par exemple avec un tract, que nous voulons la nationalisation et que le dégel des licenciements est une catastrophe, et aller réclamer la démission de celui-ci ou celui-là… nous voyons plus loin que cela. Tout ça, cela appartient à notre passé. Maintenant, c’est notre présent et notre futur qui comptent. Et ce présent et ce futur se jouent aujourd’hui, ils se jouent en faisant progresser la lutte, pour qu’elle fasse changer les rapports de force de ce pays. Et c’est une chose extrêmement difficile, quasi impossible. Nous le savons. Nous ne pensons pas en ce moment en termes de victoire ou de défaite parce que cela nous rendrait fous. Nous nous sommes demandé s’il fallait appeler à manifester aujourd’hui. À présent, c’est fait. Et à deux heures cinq, à trois heures, à trois heures cinq, nous nous demanderons s’il faut organiser une prochaine action tous ensemble. C’est-à-dire : si tous ceux qui sont présents aujourd’hui essaient avec nous de renforcer ce processus, de dire qu’il faut élargir, qu’il n’y a pas de limite à atteindre, peut-être pourrons-nous gagner. Peut-être… peut-être, parce que — nous l’avons dit dans notre slogan — on perd toujours, à part les quelques fois où l’on gagne. Et quelques-uns gagnent de temps en temps, heureusement, mais, parce que ces victoires, justement, sont si rares, elles réclament beaucoup d’efforts et souvent, elles changent le cours de l’histoire. C’est la vérité, peut-être qu’il ne s’agit que de la petite histoire, mais elles la changent tout de même.

Nous sommes tous concernés par ce processus, si vous voulez faire partie du minoritarisme, faites comme vous voulez. Nardella, le maire de Florence est venu, Giani le président de la région aussi, nous n’avons aucun problème si quelqu’un d’autre veut venir. Nous, ici, nous les accueillons toutes et tous (nous sommes allés parler avec un curé qui nous a dit que les usines devraient appartenir aux travailleurs et non aux patrons… nous voyons de tout, nous !).

Si vous ne voulez pas tendre la main dans cette lutte-là, mais que vous voulez continuer à tenir le rôle de la minorité, avec des mots d’ordre plus justes, mais qui ne font pas bouger les choses d’un millimètre… Qu’est-ce que vous voulez qu’on vous dise ? Que dans une société différente, l’État prendrait en main la situation ? Si vous voulez, nous pouvons le dire, c’est ce que nous pensons… vous voulez qu’on le dise ? Nous pouvons le dire… Mais est-ce que les rapports de force sont là, aujourd’hui, pour l’imposer, oui ou non ? Parce que nous, nous sommes habitués à une chose, en tant que délégués syndicaux : si nous tenons une assemblée avec la plateforme en lutte, nous savons que derrière nous avons les rapports de force pour l’imposer. Parce que si nous proposons un ordre du jour qui demande la réduction du temps de travail et que nous l’amenons en assemblée, les travailleurs sont les premiers à dire « mais, excusez-nous, avec quel rapport de force va-t-on l’imposer ?

Et donc aujourd’hui, en avant, et renversons les rapports de force. Et si ces rapports de force ne se renversent pas, évidemment, nous devrons nous renforcer par une gestion de l’occupation plus stable, prouver que l’on peut résister comme le « village d’Obélix » assiégé.

Nous sommes le village d’Obélix — d’ailleurs, Zerocalcare a fait sur nous une très belle bande dessinée inspirée d’Astérix — nous sommes le village d’Obélix. Et vous savez comment cela commence, je ne sais pas si vous vous en souvenez : « Toute la Gaule est occupée par les Romains… Toute ? Non ! Un village peuplé d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur. »

Donc, le petit village il existe déjà, il a sa potion magique, ses druides… ce que nous voulons dire c’est qu’il faudrait la reconquérir, cette Gaule, et aller à Rome, aller à Rome et y porter cette mobilisation pour qu’elle devienne nationale. Si par la suite les grandes organisations de masses du syndicalisme veulent aussi le faire, ils sont les bienvenus ! Bienvenue à eux ! parce que c’est ce qu’il arrivera…

À suivre...


  1. Tocsin de Florence, symbole de la Résistance (NDT) ↩︎

  2. Texte sur les mesures de sécurité à mettre en place sur les lieux de travail (NDT) ↩︎

  3. Indemnité de départ (Trattamento di Fine Rapporto) (NDT) ↩︎


Soulevons-nous - Journal collectif d’une lutte ouvrière (et pas que) 3/16

Suite de notre feuilleton GKN. Dans cet épisode, les ouvriers propose un retour sur la manifestation du 24 juillet qui s’est tenue devant l’usine et a été un franc succès. La mobilisation continue sous toutes ses formes. Les négociations se poursuivent et un communiqué validé par l’assemblée permanente est partagé à la suite de la mobilisation du 11 août.

Crédit - Antonio Pronostico / Edizioni Alegre

Journal (25 juillet-14 août)

25 juillet

… au début de la manifestation, on n’avait pas de voix. C’était la tension de savoir que cette journée est importante et qu’on n’a pas le droit à l’erreur.

Peu avant la fin de la manifestation, après des heures sous le soleil brûlant, cette tension a fondu.

La manifestation a explosé en un tohu-bohu qui a duré pendant plus de dix minutes sans interruption.

C’était la conscience de ceux qui savaient que ce pari avait été gagné : plus de dix mille travailleuses et travailleurs ont répondu à l’appel des ouvriers de GKN.

Cette photo a capturé ce moment : on y voit le cordon des personnes solidaires des ouvriers de GKN.

On dirait une photo d’un autre temps ou prise sous d’autres latitudes, mais pour nous c’est un portrait de l’histoire que nous avons mis en marche ici et maintenant, de l’histoire à venir.

Crédit - Michele Lapini

1er août

En août, la lutte entre dans une nouvelle phase. Nous sommes appelés à faire un nouveau bond en avant, y compris dans l’organisation du réseau de solidarité.

La solidarité envers l’affaire GKN se compose de deux parties. Il y a la solidarité « centrale » faite de ressources qui affluent vers l’occupation et la renforcent. Et il y en a une « périphérique », faite de réalités politiques, sociales, syndicales qui contribuent à étendre la mobilisation, à « se soulever ».

La solidarité « centrale » est encore très forte. Celle « périphérique » doit s’intensifier.

Les deux parties doivent s’alimenter. Et, ainsi, cultiver les espoirs de victoire. Parce que la lutte de GKN sera victorieuse si l’on inverse les rapports de force partout. Et si cela arrive, ce ne sera pas seulement la victoire de GKN. Vice versa, si ça passe ici, donc, ça passera partout ailleurs.

C’est pour cela que nous nous répétons : faites-vous une faveur, rejoignez la lutte. Aux portes de GKN, on résiste, mais la lutte ici sera victorieuse dans tout le pays.

5 août

Le 11 août, à 20 h 30, à Florence, nous serons de nouveau dans la rue #soulevons-nous.

Nous ne croyons pas qu’il y ait une réelle proposition possible du côté de Melrose. Mais seulement une tentative de gagner du temps, d’étudier quel sera le prochain piège, d’évaluer comment se soustraire à la pression médiatique, de verser des grains de sable dans les engrenages d’une mobilisation qui ne semble pas près de s’arrêter. L’entreprise a répété plusieurs fois que la destruction du site était inévitable. Raison de plus pour que la mobilisation ne ralentisse pas d’une seule seconde… Bien au contraire. C’est justement face à de telles manœuvres que notre détermination doit resurgir avec plus de force.

Les décisions, le mail, les déclarations de GKN-Melrose sont un affront pour tout le territoire, un affront pour tous ceux qui se sont soulevés pour la défense de l’usine. Et nous appelons tout le monde à réagir. Et à le faire le 11 août au soir, en ce jour de la libération de Florence.

D’un côté, un fonds financier qui réclame une usine pour la détruire et profiter des hausses de la bourse. De l’autre, tout un territoire qui défend 500 emplois et une usine fondée sur des décennies d’histoire ouvrière et de professionnalisme.

Les avocats s’occuperont des aspects légaux. Nous, ici, nous pouvons nous occuper d’autres aspects : ceux qui concernent la légitimité sociale. Et la légitimité sociale, dans cette affaire, se situe d’un côté, elle est partisane. Elle se situe du côté de la lutte de GKN et de ses soutiens. La justice est faite lorsque la légitimité et la légalité coïncident. Rappelons-le : avant d’être qualifiés de libérateurs, les partisans étaient qualifiés de bandits.

C’est pourquoi, Florence, nous t’invitons à nouveau à descendre dans la rue. Nous allons surprendre. Ensemble, avec tous ceux, de la région et de l’Italie, qui veulent se joindre à nous. Aux côtés et avec l’ANPI, l’Association Nationale des Partisans Italiens, qui fait partie et est la fierté de notre ancienne et nouvelle lutte partisane.

Malgré août, la chaleur, les vacances, la fatigue, nous nous soulevons encore. Avec fierté, colère et dignité. Nous l’avons déjà fait il y a des années. Nous faisons sonner la Martinella, parce qu’il faut se battre et se libérer.

6 août

Retirer de l’occupation tous les drapeaux de la CISL. C’est ce qu’ont décidé les travailleurs. L’« abaissement du drapeau » fait partie des décisions de notre occupation. La CISL, en ce qui nous concerne, n’a plus de légitimité politique dans notre occupation.

Depuis le début de notre lutte, beaucoup sont passés manifester leur solidarité et ont ainsi gagné en visibilité. Ils l’ont fait malgré leurs positions passées. Nous nous sommes dit que nous ne laissons pas de place à l’incohérence. Nous ne nous sommes pas éloignés d’un millimètre de notre chemin. Et quiconque met les pieds ici, doit perdre rapidement son drapeau. Cela vaut aujourd’hui pour la CISL, demain potentiellement ce sera le cas pour quelqu’un d’autre.

EasyGroup est la société à laquelle GKN avait confié la logistique et le nettoyage. Les travailleurs de la logistique et du nettoyage ont deux contrats différents et ont des aides différentes. Aujourd’hui, les caristes ont droit aux aides, tandis que les travailleuses du nettoyage seront licenciées. Une manœuvre hallucinante contre laquelle nous demandons d’intervenir, en cherchant à identifier un chemin commun ou au moins une manière de rester unis avec les sous-traités.

Le Ministère du Travail doit intervenir ou il sera responsable de cette manœuvre hallucinante.

Jeudi, au contraire, la CISL a partagé un communiqué aux caristes de EasyGroup. Premier problème grave de méthode. Nous, nous n’acceptons plus les organisations qui parlent de nous et pour nous à l’aide de communiqués, de presse ou sur les réseaux sociaux. Ou tu es dans la lutte, ou tu es hors de la lutte. Si tu es dedans, tes thèses, tu les discutes ici. Pas ailleurs.

Mais plus grave encore, c’est le problème du mérite. La CISL lâche et divise les caristes des autres collègues du nettoyage et en plus le revendique. Ainsi, elle lâche également notre lutte.

Dans son communiqué, la CISL se plaint que pour « certains syndicats » il soit « plus important l’aspect politique, c’est-à-dire rester unis dans la lutte ». Rester unis dans la lutte n’est pas la ligne de « certains syndicats », mais de l’assemblée des travailleurs. Et le petit jeu de la compétition entre les encartés ne nous intéresse pas. Par ailleurs, si l’on veut parler des encartés, le fait d’avoir seulement une poignée d’adhérents à GKN n’a pas empêché la CISL de venir d’accrocher ses drapeaux aux portes de GKN.

En revanche, nous n’acceptons pas que certains s’approprient la force ou la visibilité d’une lutte alors qu’ils ne partagent rien avec celle-ci et qu’ils tentent de la saboter dès que possible.

Les drapeaux n’ont pas été déchirés. Ils sont là et vous attendent. Venez les chercher, venez les récupérer. Doucement avec les communiqués…

8 août

Ils ont tout calculé. Ils ont calculé qu’il fallait ouvrir une procédure de licenciement collectif en juillet, pour que le mois d’août soit le tombeau de nos réactions. Ils ont calculé notre résignation, notre isolement, nos peurs, nos fragilités.

Ils ont fait en sorte que notre lutte reste repliée sur elle-même, comme si nous allions considérer cette affaire comme une question purement technique, comme une simple cogestion du démantèlement de notre usine et de la destruction de nos emplois. Et aujourd’hui ils ont pris le temps à la table ministérielle de rectifier leurs calculs et d’élaborer de nouveaux pièges.

Tant que nous faisons partie de leurs calculs, nous ne sommes que des chiffres. Mais nous, nous sommes fiers, en colère et dignes.

C’est pourquoi nous devons surprendre. Malgré la chaleur, les vacances, août, les décennies de défaites, malgré tous leurs calculs, nous nous soulevons.

Rendez-vous mercredi 11, à 20 h 30, Piazza della Signoria, à Florence. Le jour de la libération de Florence, nous descendons à nouveau dans la rue.

Mercredi 11 août : si vous êtes chez vous, sortez. Si vous êtes dans le coin, venez. Si vous pouvez venir de loin, faites le trajet. Si vous êtes en vacances, rentrez. Si vous être opprimés, soulevez-vous.

Venez avec votre voix, l’envie de sauter, d’applaudir. Venez avec la chair de poule et des frissons dans le dos. Venez avec de la conviction. Venez avec vos tambours et vos cuivres, parce que la brigade sonore Snupo est toujours en tête, et prépare de nouveaux chants et de nouvelles mélodies pour les oreilles des travailleuses et travailleurs du pays.

10 août

Nous sommes fragiles, endormis par une routine que nous pensions intouchable, avec nos pensées, nos doutes, avec nos enfants qui nous encouragent, avec nos enfants qui nous réclament à la maison, avec la fatigue, les prêts, les loyers, les crédits. Mais l’histoire est faite de femmes et d’hommes fragiles. Pourtant, c’est grâce à eux qu’elle existe.

Partagez, partagez, partagez.

On se voit demain. Que les paroles laissent place aux regards et que les regards se transforment en pensées.

13 août

Notre groupe « ravitaillement » remercie tous ceux qui sont passés depuis le début de l’occupation pour cuisiner, apporter des vivres, de l’eau, des boissons, etc. Nous ne pourrons jamais assez vous remercier. La solidarité est tellement débordante que souvent nous avons dû demander à ceux qui se proposaient de venir cuisiner ou d’organiser des soirées à thème d’attendre. Nous voulons rassurer le capital financier international qui nous lit toujours avec beaucoup d’attention : nous sommes parfaitement autonomes concernant la nourriture. À l’occupation, on mange bien et en abondance. Depuis que nous sommes en assemblée permanente, nous avons découvert que nous gérons mieux la cantine que l’entreprise qui s’en occupait avant. Nous pouvons donc recommencer à produire à n’importe quel moment, plus et mieux qu’avant, et avec moins de problèmes intestinaux.

14 août

Nous avons lu de tout après notre rencontre au MISE du 4 août. Nous étions à la manifestation de mercredi 11 août pour faire le point sur la situation. Ce texte, long, mais nécessaire, a été approuvé par l’assemblée des travailleurs et s’ajoute à ce qui a déjà été dit hier dans le communiqué de la FIOM.

  1. Cela fait maintenant neuf jours que GKN-Melrose prend « quelques heures pour évaluer ». Évaluer quoi au juste, on ne sait pas, vu qu’ils ont passé toute la rencontre du 4 août avec le MISE (le Ministère du Développement Économique) à rappeler que l’usine de Florence doit fermer et que les licenciements sont inévitables. La table de discussion ministérielle a donc accordé du temps à ceux qui n’ont pas de problème de temps. C’est sur nous que va retomber la procédure de licenciement : il nous reste 75 jours, c’est-à-dire jusqu’au 22 septembre. Cette procédure a été lancée par Melrose, de manière illégitime (sur ce point, La Fiom a, à juste titre, invoqué l’article 28, pour conduite antisyndicale). Melrose va profiter du temps qu’il lui est accordé pour faire ce qu’il fait maintenant depuis un an : dissimuler et élaborer sa prochaine tactique. Leur jeu est clair et ils continueront quoiqu’il arrive, quoi qu’il en coûte : le démantèlement et la destruction de 500 emplois, d’une usine efficace, productive et avec des commandes.

  2. Notre objectif est diamétralement opposé : faire annuler les licenciements, sauvegarder la continuité productive du site, tout le patrimoine professionnel et les 500 emplois pour le territoire. C’est pourquoi les licenciements sont inacceptables, mais le chômage technique pour cessation d’activité l’est aussi.

  3. Le gouvernement a offert à Melrose d’évaluer l’utilisation des treize semaines de chômage technique habituelles. Pour ceux qui ont comme nous l’épée de Damoclès, de la procédure de licenciement, au-dessus de leur tête, ça serait une bouffée d’air frais. À quelques détails près, cependant : le chômage technique doit être intégré économiquement à l’entreprise, et étendue à toutes les sociétés de sous-traitance, l’occupation et l’assemblée permanente doivent se maintenir. Toutefois, nous ne pouvons pas ne pas relever que l’annonce de treize semaines de chômage technique est une proposition contradictoire et insuffisante de la part du gouvernement. L’entreprise dont il est question n’est pas en crise. Et les aides sociales devraient servir à soutenir la baisse de l’emploi. Ici, nous sommes au contraire confrontés à un fonds financier qui a délibérément organisé la délocalisation de la production. La blague c’est que ces semaines de chômage technique ne compteront pas un rond à GKN. Encore de l’argent public, donc…

  4. Nous ne sommes pas convaincus par le fait que ces treize semaines soient dédiées, comme le disent le gouvernement et les journalistes, à la recherche d’un acheteur privé. Ce qu’ils auraient dû plutôt écrire, raconter, expliquer, c’est comment, dans notre pays, « l’acheteur privé » et la « réindustrialisation » se sont presque toujours révélés être des mirages, des bulles de savon, ou pire, des opérations opaques et voire légalement douteuses. Parmi nous se trouvent des ouvriers qui ont déjà été licenciés par Electrolux à Scandicci en 2005. Ils se souviennent parfaitement de l’histoire du promoteur immobilier qui s’est présenté comme un fabricant de panneaux solaires. Ils se souviennent des beaux discours sur la réindustrialisation verte du site. On pourrait parler de Ilva, Blutech (la Fiat de Termine Imerese), TRW, Acciairie à Pimbino, Bekaert, etc. Dans certains cas, les « nouveaux propriétaires » ont empoché de l’argent public, sans par la suite donner vie à aucune reprise de la production. Ainsi, nous invitons tous les journalistes à recontacter les travailleuses et travailleurs de cette lutte et à se faire raconter à nouveau ces histoires. Si l’acheteur privé existe, il doit donc être nommé de manière claire et précise aux tables de discussions techniques. Et là encore, l’État devrait intervenir directement, pour garantir la continuité productive de l’usine au cas où l’acheteur privé disparaisse. Ce qui est déjà arrivé des dizaines et des dizaines de fois.

  5. Nous apprenons par les journaux qu’une loi anti-délocalisation est en discussion, sur le modèle français, et que cette loi aurait un impact sur le cas GKN. Nous ne savons pas à quel point cette information est vraie et précise. Si cela est confirmé, nous considérerons cela comme le résultat de la lutte de ces derniers jours. Ce serait aussi la reconnaissance implicite de la nécessité d’une intervention législative pour tous les travailleurs. Mais c’est justement pour cela qu’une telle loi ne peut être écrite sur nos têtes. Elle doit être écrite avec nos têtes. Et, si nécessaire, nous sommes prêts à l’écrire dans la rue. Le modèle français, d’après ce que l’on a compris, n’empêche pas la délocalisation, mais simplement les procédures. Ce ne sont certainement pas les sanctions monétaires qui vont les arrêter (et si sanctions il doit y avoir, ce ne doit pas être seulement 2 % du chiffre d’affaires…). Le risque d’une telle loi est de seulement indiquer comment monétiser les délocalisations. La véritable sanction pour celui qui délocalise est de rendre le site inaccessible et de garantir la continuité productive de celui-ci. La véritable sanction pour Melrose serait de lui imposer l’annulation de la procédure de licenciement et de laisser les travailleurs prendre en charge l’entreprise.

  6. C’est pourquoi nous appelons toutes les personnes, les associations et les organisations appartenant au domaine de la jurisprudence démocratique à nous aider à traduire en langage législatif ce que notre lutte revendique. Nous sommes aussi disponibles pour organiser une assemblée nationale sur la jurisprudence démocratique ici, devant les portes de l’usine.

  7. Nous réitérons notre demande, à savoir que le Conseil régional toscan se réunisse devant l’usine en une session exceptionnelle, ouverte aux citoyens et à nos interventions, afin d’approfondir la motion que ce même Conseil régional a approuvée le 20 juillet dernier.

  8. Comme cela a été déjà dit, nous considérons comme hautement ambigu le terme de « réindustrialisation ». Par réindustrialisation, souvent, on entend un processus de vente d’un hangar vide et la recherche d’un acheteur privé pour relancer la production, peu importe le produit, impliquant une complète formation du personnel. Ici, nous, nous avons des lignes de production nouvelles et potentiellement des commandes. Et il est peu probable qu’avec la dispersion d’un patrimoine industrie et historique de notre usine, un acheteur privé qui démarre de zéro une industrie d’une tout autre nature puisse prendre la relève. C’est pourquoi nous préférons le terme de « reconversion » du produit. Nous avons nos propres projets pour améliorer l’environnement du site, nous pouvons concevoir des prototypes de systèmes de transmission pour la construction des transports publics en vue de projets de mobilité publique et d’écologique réelle. Doter le site de panneaux photovoltaïques, développer un centre de solutions ergonomiques pour les entreprises du secteur ou de la zone, renforcer notre département de construction de machines : nous avons développé au fil des années une vision et une dynamique pour notre usine. Jusqu’à récemment, le monde académique a été à la disposition des patrons d’entreprises : développant souvent gratuitement des projets dont les brevets appartiennent aujourd’hui à GKN-Melrose. Nous demandons aujourd’hui, au contraire, à ce monde académique d’engager une discussion avec nous, afin de transformer en projets concrets toutes les intuitions de notre assemblée ouvrière.

  9. Nous demandons à Stellantis de redonner à l’usine de Florence les commandes qui lui ont été retirées. Nous lui demandons de mettre GKN sur liste noire et de s’exprimer publiquement sur l’avantage concurrentiel d’avoir un fournisseur avec une usine à Florence. En effet, GKN Florence a toujours eu une position stratégique en fournissant les usines italiennes de Fiat, puis de FCA et enfin de Stellantis. On craint aujourd’hui que l’usine de Florence ne fasse défaut parce que le groupe Stellantis entier se prépare à un nouveau retrait de l’Italie. Les signes ne manquent pas : à Melfi on est passé de deux lignes de production à une, il semblerait qu’en Pologne on est construit une usine en mesure de répliquer la production Sevel et aux dernières nouvelles Stellantis s’est libéré du prêt public qui l’empêchait de fermer les usines et de délocaliser la production. Le futur de GKN Florence est l’étape décisive du futur de toute l’industrie automobile de ce pays. À ceux qui objectent qu’aujourd’hui l’industrie automobile doit être reconsidérée pour des raisons environnementales, dans un contexte de transition à l’électrique, nous répondons que dans le cas de GKN Florence la transition à l’électrique n’a pas d’impact direct sur la production, étant donné que les systèmes de transmission continuent d’exister aussi avec les voitures électriques. Dans tous les cas, justement parce que nous sommes face à une transition complexe du secteur automobile, celle-ci doit être planifiée par une intervention publique et politique.

  10. Notre intervention est une invitation à se soulever. C’est seulement si les rapports de forces changent dans le pays que nous pouvons espérer être sauvés.

    À suivre...


Soulevons-nous - Journal collectif d’une lutte ouvrière (et pas que) 4/16

Suite de notre feuilleton GKN. Les ouvriers préparent la manifestation du 18 septembre. Ils s'adressent à la ville de Florence, vont à Naples et luttent aux cotés des travailleurs de Texprint et des camarades de Si Cobas en grève de la faim. La mobilisation est partout et partagée.

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Journal (22 août-3 septembre)

22 août

« Eux » pleurent et baisent. Nous, non. Nous, toujours joyeux nous devons rester, nos pleurs font mal au roi. Ils deviennent tous tristes si nous pleurons.1 Et effectivement nous sommes joyeux. Joyeux et en lutte. D’une joie irrépressible Et donc, nous vous le répétons : ne vous avisez pas d’envoyer ces lettres de licenciement.

Cette usine est notre maison et nous n’en partirons pas.

23 août

Nous vous avons demandé de venir et vous êtes venus. À présent, commençons à bouger.

Nous ne pouvons être partout, mais nous pouvons essayer d’être dans quelques-unes des grandes villes du pays pour un court moment. On commence par Naples, le 3 septembre.

Nous vous demandons d’y être, de converger à cette assemblée. Nous remercions les lieux qui nous accueillent et qui nous accueilleront avec la plus grande hospitalité.

Nous viendrons pour vous parler de nous. Nous viendrons écouter ce que vous avez à nous dire. Nous viendrons pour échanger sur l’importance de se soulever.

Et nous vous disons aussi qu’actuellement les lettres de licenciement pourraient arriver à partir de la quatrième semaine de septembre. Raison pour laquelle, le samedi 18 septembre, restez disponibles.

1er septembre

Salut Florence, prenons cinq minutes pour nous deux. Cette lutte ne te regarde pas seulement toi, mais potentiellement toutes les travailleuses et travailleurs du pays. Mais prenons un moment pour se regarder dans les yeux, tous les deux.

Asseyons-nous quelque part ici. De préférence à l’abri, car sur ce parvis, si ce n'est pas le soleil qui tape, le vent qui souffle. L’usine, nous nous en occupons, nous. Si tu tends l’oreille, tu peux entendre sa respiration. On dirait presque une enfant qui dort. Prête à se réveiller, d’un moment à l’autre, et à reprendre le cours de sa vie. Parfois, il nous vient une douleur au ventre à l’idée qu’ils veulent la démanteler, la démonter, la réduire à l’état de squelette.

Sur le mât nous avons mis quatre drapeaux. Celui des pirates parce que nous sommes un équipage rebelle ; le drapeau tricolore avec l’étoile qui symbolise la Résistance ; le drapeau de l’organisation syndicale la plus présente à l’usine, et enfin le lys, ton symbole. Parce que cette usine au fond t’appartient plus à toi qu’à nous. Cette usine est reliée par un fil rouge à la Fiat de Novoli. C’est le résultat de générations d’ouvriers, de techniciens et d’employés qui ont traversé notre territoire. Ces 500 postes de travail sont ce qui reste d’une histoire collective. Ils appartiennent à la collectivité.

Florence, nous ne prétendons pas parler à toutes les âmes qui t’habitent. Sans doute nous n’en serions même pas capables. Sans doute avec certaines nous n’avons pas grand-chose en commun. Mais nous savons que tu es la cité rebelle, jamais domptée. Capable de défier les papes, les rois, de résister aux sièges, de te soulever avec ton peuple, que ce soit au temps des Ciompi ou en 1944.

Et à présent, une fois de plus, il faut soutenir un siège et gagner une guerre : contre le tout-puissant fonds financier, contre l’impuissance ou la complicité des lois et des institutions, contre la peur, le désespoir, la résignation et le chômage.

Ici ton drapeau flotte. Nous te demandons d’accrocher notre drapeau à tes balcons ou à tes fenêtres. Nous en avons plusieurs exemplaires ici. S’il n’y en a pas assez, nous te demandons d’accrocher à tes balcons un drapeau de la même couleur rouge, un drap ou une feuille avec écrit #soulevons-nous.

Et samedi 18 après-midi, nous te demandons de rester disponible et prête à accueillir une manifestation nationale. Nous te demandons de te mettre à l’arrêt, de reporter tout engagement et d’honorer ton devoir de capitale de notre lutte. Parce qu’il y en aura d’autres des samedis, des week-ends à la campagne, des courses et des commissions à faire, il y en aura tant d’autres.

Mais un samedi aussi historique, cela n’arrive pas souvent dans la vie.

2 septembre

Les travailleurs de Texprint et les camarades de Si Cobas ont commencé hier une grève de la faim et se sont rassemblés devant l’hôtel de ville de Prato. Aujourd’hui nous allons envoyer une délégation qui portera des sels minéraux et de l’eau.

Mais nous, nous « n’apportons » pas, nous ne « déclarons » pas notre solidarité. Ces verbes sont ceux de quelqu’un qui concède de l’extérieur un peu de son temps et de son attention à la lutte d’autrui.

Si vous ne l’avez pas encore compris, la lutte Texprint et celle de GKN sont une seule et même lutte. Et il ne s’agit pas d’une déclaration générale du type « au fond, tout est lié ».

Et il ne s’agit pas d’une seule et même lutte « seulement » parce que nous sommes aux côtés les uns des autres depuis le début.

Dans la région de Prato et dans notre zone industrielle, il n’y a pas seulement des crises et des fermetures d’usine. Il y a aussi des entreprises qui sont montées, qui naissent, se développent et meurent, mais qui prétendent le faire en ignorant les lois. Concrètement, à GKN, ils veulent délocaliser les machines et la production, tandis qu’à Texprint ils ont délocalisé les droits, les lois et les contrats.

Il s’agit du même mouvement économique, du même processus. De la même tendance à maximiser les profits en ignorant nos vies.

Mais au fond, ne suffit-il pas de traduire vulgairement les propos du président de la Confindustria Bonomi ? Quand il dit que si l’on impose des contraintes aux entreprises qui délocalisent leur production, elles n’investissent plus, ne revendique-t-il pas le droit de venir ici comme des sauterelles, d’exploiter puis de repartir ?

Quand ils disent que les droits font fuir les entreprises, ne sont-ils pas en train de dire que les multinationales et la Confindustria demandent le droit de produire en nous appauvrissant tout en s’enrichissant sans limites ?

C’est pour cela aussi que, unis aux travailleuses et travailleurs de Texprint et de toutes les entreprises en lutte, #soulevons-nous.

3 septembre

Nous avons reçu à l’instant l’annonce de l’expulsion de l’occupation de Texprint dans le centre-ville de Prato. Et d’après ce que l’on a pu comprendre, il y a en ce moment même des arrestations.

Mais, vraiment, vous pensez pouvoir arrêter ainsi cette lutte ? Vraiment, vous voulez attaquer les travailleurs qui demandent tout simplement le respect du contrat national ? Les travailleurs de Texprint étaient justement venus ici hier soir pour expliquer leur situation. Nous considérons que cette attaque contre eux est une attaque contre nous tous.

3septembre

Mais pourquoi luttons-nous exactement ? Pour vivre et pour survivre. C’est sûr. Pour garder nos emplois. Évidemment. Pour défendre une usine productive et qui a des commandes. C’est vrai. Mais nous sommes en lutte aussi pour l’emploi comme patrimoine collectif. Ce qui hier t’appartenait, aujourd’hui m’appartient et demain sera à toi.

Nous luttons pour la dignité, la sueur, les rires, les histoires et les embrouilles qui ont imprégné et construit cette usine. Nous luttons pour qui était là, qui est là et qui sera là.

GKN, c’est des nouveaux robots, mais aussi des machines qui datent du plan Marshall. C’est les accords sur le travail à la pièce d’avant 68, les tracts et les procès-verbaux de la défaite de la Fiat des années 80.

Le 18 septembre, #soulevons-nous ensemble. C’est l’heure d’insister, de partager, d’en parler, de se préparer, de motiver.

Travailleuses et travailleurs, précaires, chômeurs et chômeuses, étudiantes et étudiants, entrepreneurs, retraité. e. s, réalités sociales, structures syndicales, délégué. e. s syndicaux, autres luttes, nous vous appelons, nous vous invitons, nous avons exhortons, nous vous supplions de vous soulever. Et de dire que « cette fois-ci, non », cette fois-ci cela ne peut finir comme toutes les autres fois. Pour le bien de tous.

GKN n’est pas un cas isolé. C’est la dernière étape d’une série de fermetures, de restructurations, de licenciements. Et si nous ne les arrêtons pas, ce sera la première d’une nouvelle série de licenciements.

Nous n’avons pas d’autre choix que de nous battre, de toutes nos forces. Vous, vous pouvez choisir : vous pouvez vivre l’affaire GKN comme l’histoire d’une entreprise en crise parmi tant d’autres, ou bien être avec nous, vous soulever, pour que notre lutte devienne un moment d’espoir pour tous. Nous sommes conscients de ne pas seulement lutter contre des licenciements, mais contre des mécanismes économiques, législatifs et sociaux mis en place depuis des décennies.

La fermeture de GKN est le résultat de la toute-puissance de la finance, de la destruction du droit du travail, de l’impuissance ou de la complicité des institutions. C’est pourquoi pour sauver GKN, il faut changer le pays et, si nous changeons le pays, nous le changeons en faveur et dans l’intérêt de tous.

Le fonds financier qui nous a rachetés a fait son métier : son métier c’est de gagner en détruisant des emplois. Ils achètent des entreprises pour les restructurer et en revendre les actions. Ce sont des charognards et, comme on le sait, les charognards mangent les carcasses. Le fait est qu’ils ne devraient pas être autorisés à transformer des entreprises qui fonctionnent en carcasses.

C’est pourquoi nous voulons être clairs : la fermeture éventuelle de GKN relève et relèvera entièrement de la responsabilité du gouvernement de ce pays. Ne vous avisez pas d’envoyer les lettres de licenciement. S’il manque des instruments législatifs pour sauver GKN, créez-les. S’il faut écrire une loi anti-délocalisation, faites-le à partir des huit propositions de l’assemblée permanente des travailleurs de GKN. Si les entreprises comme GKN, Whirlpool, etc., n’annulent pas les licenciements, décrétez d’urgence la suspension des procédures de licenciement.

GKN est aussi le prélude de ce qui est probablement déjà en train de se produire au sein du groupe Stellantis, avec son retrait de l’Italie et la restructuration de ce qui était autrefois la Fiat. C’est pourquoi nous appelons aussi et surtout nos collègues de Stellantis et de tout le secteur automobile à nous rejoindre dans la rue.

Et que l’on ne vienne pas instrumentaliser la transition écologique pour justifier des licenciements. Non seulement parce qu’à GKN nous produisons des systèmes de transmissions, qui continuent à être utilisés pour les voitures électriques, mais aussi qu’il reste à démontrer qu’il s’agit d’une véritable transition écologique. Et si la transition écologique est réelle, elle peut et doit être mise en place par une planification publique et par la contribution des travailleurs, non pas en l’utilisant comme excuse pour imposer un massacre social.

Nous appelons donc à manifester ceux qui sont en train de perdre leur travail, mais aussi ceux qui pourraient le perdre. Ceux qui ont depuis toujours un travail précaire, qui travaillent en étant sous-payés, ceux qui travaillent dans la fonction publique alors que le personnel manque énormément, tout en étant harcelés, et que l’on traite pourtant de fainéants. Ceux qui sont au chômage ou étudient, galérant peut-être à payer leurs études. Le 18 septembre, il n’existera plus de distinction entre nous, mais seulement un fleuve en crue qui remettra directement en cause le gouvernement.

Ils ne voulaient pas que nous tenions jusqu’à l’automne, et au lieu de cela, nous commencerons la saison trois jours plus tôt, le 18 septembre, avec une manifestation. Et si l’on commence l’automne en se soulevant, nous pouvons sûrement mettre à l’ordre du jour de la lutte un pays meilleur.

À suivre...


  1. «Noi sempre allegri bisogna stare che il nostro piangere fa male al re» est une citation tirée d’une chanson «Ho visto un re» (J’ai vu un roi) dont le texte a été écrit par Dario FO (NDT) ↩︎


Soulevons-nous - Journal collectif d’une lutte ouvrière (et pas que) 5/16

Suite de notre feuilleton GKN. Le journal reprend un discours porté à l’assemblée nationale de la FIOM organisée à Bologne. Les ouvriers reviennent sur les moments importants de la lutte à GKN ces trois dernières années. On comprend ainsi clairement quelle a été la stratégie à long terme de la direction de l’usine. La grande manifestation du 18 septembre se prépare.

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Journal (16 septembre-17 septembre)

16 septembre, assemblée nationale de la FIOM à Bologne

Camarades,

L’autre jour, alors que nous faisions un tour de l’usine, notre attention a été attirée par l’une des dernières pièces produites comportant une étiquette avec la date et l’heure suivantes : 5 h 59, le 9 juillet. Un classique. Probablement un collègue qui se dépêchait de terminer son tour de nuit, peut-être pour voir s’il arrivait à faire la dernière pièce de la commande, du lot. Et il ne savait pas que ce matin-là, à six heures pile, son monde allait changer. Non pas tant parce qu’il n’aurait plus de travail et que le fameux mail annonçant la procédure de licenciement, disant que nous ne devions jamais plus revenir dans cette usine, allait arriver, mais parce que tout à coup les trajets, les pauses, la cantine, les secondes, le temps cyclique, le temps des machines, tout ça allait disparaître.

Une leçon que les patrons nous ont donnée, pour la énième fois. Jusqu’à 5 h 59 ils te demandent si tu peux renoncer à tes minutes de pause, si tu peux sauter ta pause déjeuner, si tu peux leur donner une seconde de ta vie, une minute. Ils te font culpabiliser si tu dis non, si tu exiges des samedis et dimanches libres pour les passer en famille.

Et puis, à l’improviste, à six heures, pouf ! l’usine ferme. Des millions et des millions de machines sont immobilisées, prêtes à être démontées, détruites, envoyées à la casse. Voilà la leçon. Eux n’ont pas de problème d’argent, ils viennent te demander si tu veux bien leur donner un doigt, parce qu’ils savent déjà qu’ils te prendront le bras. Ils viennent te parler des pauses déjeuner, des rotations d’équipes, de la manière d’être plus efficace, quand en réalité ce sont eux l’énorme perte au-dessus de nos têtes. Parce qu’ils nous font perdre en production et efficacité et qu’ils viennent te voler ta minute de pause parce qu’ils ne savent pas comment travailler efficacement. Voilà pourquoi ils viennent te la voler. Et ils savent déjà qu’ils te prennent tous les doigts pour finalement te prendre le bras, de sorte que lorsqu’ils viendront prendre ton bras, il ne te restera même plus de doigts pour lever le poing et lutter.

Entre nous, peut-être n’est-il pas nécessaire de parler du vendredi 9 juillet, mais des trois années précédentes. Entre délégué. e. s c’est de cela dont il faut parler. Parce que nous avons été pris au dépourvu ce matin-là, mais nous avions déjà lutté pendant trois ans contre le fonds financier. Il était clair que pendant que nous produisions des systèmes de transmission, un fonds financier produisait des restructurations et des licenciements et comptait gagner de l’argent grâce aux licenciements et aux restructurations. C’est cela qu’ils font, c’est leur métier.

C’est ce que nous avons fait. Nous avons fait la grève, à l’été 2018, contre les premières externalisations des produits pour les Fiat Ducato. Nous avons récupéré les produits et nous avons fait signer un accord qui garantissait qu’avant d’externaliser les nouveaux produits, il aurait fallu nous prévenir. Et ils n’ont pas respecté l’accord parce qu’en 2019 ils ont enlevé les produits. Et alors la FIOM a fait appel à l’article 28 pour conduite antisyndicale, et le juge nous a donné raison, mais il n’a donné aucune sanction. Puis vient le printemps 2019 et ils nous disent qu’ils ne peuvent plus embaucher parce qu’ils ont enlevé les produits, mais c’est eux qui les ont enlevés. Ils engagent une agence d’intérim et introduisent des intérimaires. Et nous, nous disons à ceux qui travaillent sans horaires fixes : « Regardez, regardez ! S’ils arrêtent d’embaucher dans l’usine, s’ils embauchent des gens par une agence d’intérim, cela veut dire que cette usine n’a plus de futur et donc qu’ils nous disent déjà que cette usine est sur le point de fermer ». Mais évidemment, nous savons que souvent, entre nous, une logique conservatrice prévaut, et donc que lorsqu’on travaille ici en CDI, on ne pense pas que le sort de l’employé sous-traité ou du gars en intérim nous regarde aussi.

Mais après une année de clarification entre les travailleurs sur ce que c’est que le travail en intérim, nous avons organisé une nouvelle grève et nous avons signé un accord en présence de la région, signé par la région et la Confindustria. Dans cet accord, il était mention d’emploi garanti, de maintien de l’emploi visant à rendre l’usine plus efficace, et de dispositions à prendre.

Puis arrive la Covid et nous devons faire la grève parce que tout à coup nous étions « essentiels » et ils disaient que nous ne pouvions pas rester chez nous. On faisait la grève et déjà on disait : « Aujourd’hui, nous faisons la grève parce que nous sommes considérés comme essentiels, demain nous ferons la grève parce que nous serons licenciés ». Et à peine le confinement commence qu’un message sur WhatsApp renvoie les gars intérimaires chez eux. Alors nous disons aux salariés permanents : « Regardez, regardez ! Ce qu’ils font avec eux aujourd’hui, ils le feront demain avec nous. Ne croyez pas être à l’abri ».

Et alors, on retourne à l’usine et en juillet 2020, à nouveau, il y a des grèves. Une semaine de grèves organisées parce que l’entrepôt devenait ingérable parce qu’ils avaient annoncé la fermeture de GKN à Birmingham. Ça sentait pas bon. Et à nouveau, au bout d’une semaine, ils ont signé un accord au siège régional qui confirmait les accords précédents, qui garantissait qu’il n’y aurait pas de licenciements et que s’ils changeaient d’avis ils nous l’annonceraient à l’avance. Récemment, ils nous ont avoué qu’ils avaient dû signer parce qu’autrement ils ne savaient pas comment mettre fin aux grèves.

Mais en septembre, à nouveau, ils ne respectent pas les accords. Ils renvoient les travailleurs sous-traités sans passer par un accord avec la RSU. Mais selon nos accords internes, ils ne pouvaient pas le faire, ils devaient d’abord trouver un accord avec nous. À nouveau, la FIOM fait appel à l’article 28, à nouveau on gagne, à nouveau il n’y a pas de sanction. Et au dernier moment, aux tables de négociation, ils nous montrent des slides qui annoncent l’arrivée de la Fiat Ducato électrique en 2023. Ils nous font même cette blague : « En septembre, nous embaucherons deux gars ». Et ils nous montrent des slides qui parlent de 10 à 15 licenciements pour l’année prochaine.

Si nous racontons cette histoire, c’est pour vous montrer que nous sommes transparents, clairs, que nous disons ce que nous faisons, que nous faisons ce que nous disons. Nos décisions sont prises en assemblée, elles sont discutées via les ordres du jour, dans les discussions avec les travailleurs, les collectifs de l’usine et les délégués des négociations. Un mécanisme démocratique. Eux ne font pas ça ! Et quand Bonomi dit que les contraintes font peur aux entreprises, c’est exactement l’inverse. Eux savent qu’ils ont une impunité totale et c’est pour cela qu’ils délocalisent et ferment les usines. C’est exactement l’inverse.

Et nous, nous sommes transparents et clairs, mais nous ne pouvons être naïfs. Notre adversaire n’a pas une once d’équité et le revendique. Quand Bonomi dit qu’il ne faut pas poser de contraintes aux entreprises sinon elles s’en vont ailleurs, il dit qu’elles ont le droit de s’enrichir sur le dos des autres. Il est beau le monde de Bonomi. C’est un monde dans lequel, si tu grilles un feu rouge, tu ne prends pas d’amende, mais on t’incite à ne pas griller le prochain feu rouge ; et si tu grilles à nouveau un feu rouge, on ne peut pas t’imposer de contraintes, mais on t’incite encore plus à ne pas griller le prochain feu rouge. Et c’est comme ça que tu gagnes de l’argent, en griller des feux rouges.

Quand l’usine a fermé, la solidarité du territoire s’est organisée et nous a défendus. Ainsi que la solidarité institutionnelle et médiatique par la suite. Nous connaissons ce mécanisme, nous l’avons vu se répéter pour tant de luttes. Ils disent que l’on ne doit pas fermer, mais à la fin, ils te laissent seul avec une lettre de licenciement, ils te laissent là, mort de peur. Avec la peur de ne pas avoir de salaire, de ne pas avoir de futur. Et la peur s’empare de toi, te domine, jusqu’à ce que tu commences à accepter des négociations à la baisse. Nous ne nous laisserons pas terrifier par eux. Cette fois-ci c’est à eux d’avoir peur. C’est à leur tour d’avoir peur. Ils doivent arrêter de penser qu’ils peuvent rester impunis.

Non seulement ils nous volent notre travail, mais ils nous volent aussi nos mots. Quand on parle de la réindustrialisation d’un site qui ferme, nous, nous entendons par là que nous voulons redonner un futur à notre usine. Eux, n’entendent pas là, au contraire, qu’ils veulent vider l’usine, la transformer en un hangar vide et nous laisser là à attendre un chevalier blanc qui n’arrive jamais, comme c’est déjà arrivé pour des dizaines et des dizaines de luttes. Et quand ils parlent de la nationalisation d’une entreprise en crise, eux veulent en fait une énième nationalisation à perte, c’est-à-dire ils veulent que l’État rembourse les dettes et les pertes de ceux qui ont détruit tout un territoire. Et quand ils parlent de « Décret anti-délocalisation » en réalité ils parlent d’un décret-loi qui imposerait simplement une procédure pour les délocalisations, parce que c’est de cela qu’il est question. Et d’ailleurs, ça aussi, Bonomi considère que c’est excessivement contraignant. Bonami et le ministre Giorgetti.

Il y a comme un étrange court-circuit. Nous, nous sommes internationalistes et nous défendons les territoires, eux sont nationalistes, ils sont pour la Lega Nord, et pourtant ils sont d’accord pour que le fonds financier vienne et délocalise tout. Parce qu’au fond ils ne sont pas nationalistes, ils sont eux aussi internationalistes, seulement nous, nous appartenons à l’internationale des travailleurs, eux, appartiennent à l’internationale de la finance, dont ils suivent les ordres et dont Mario Draghi aussi suit probablement les ordres.

Et alors, c’est justement pour cela que nous, depuis le début, nous disons « Soulevons-nous ». Non pas « On ne touche pas à GKN », ce qui aurait été un slogan trop spécifique, qui n’aurait pas inclus les millions de personnes qui ont silencieusement perdu leur emploi pendant la pandémie. Et ce slogan n’aurait pas non plus été compris par ceux qui retrouvent en ce moment même un emploi. Parce qu’il ne s’agit pas seulement du dégel des licenciements survenus durant la première année de la pandémie, mais aussi de l’augmentation de la production qui a créé 85 % de contrats précaires. Ici, il ne s’agit pas seulement de ceux qui ont perdu leur travail, mais aussi de ceux qui ne seront même pas considérés comme licenciés, parce que désormais ils sont précaires à vie, avec des contrats qui expirent bientôt. Et il n’y a pas de MISE, pas de table de négociation, pas de tentative, rien du tout pour eux. Ton contrat expire, point barre.

Nous disons « Soulevons-nous » parce que nous nous sommes rendu compte que ce fameux mail de licenciement a pu être envoyé grâce à trente ans de recul du droit du travail, et par le retrait de Stellantis. Parce que, ne vous foutez pas de nous, GKN Florence a toujours existé — avant, il y avait la Fiat de Novoli, il y avait le centre, il y avait une usine industrielle de proximité pour les usines de Fiat Italia. Et s’ils ferment l’usine, c’est comme l’annonce d’un prochain retrait de Stellantis, qui à son tour est le résultat du retrait de Stellantis de l’Italie, de l’acquisition de Fiat par PSA (Peugeot S.A.) et de la tentative à venir de retrait.

Grâce au « Soulevons-nous », en maintenant l’usine ouverte, nous avons rencontré tout le territoire et nous voulons rencontrer toutes les autres entreprises en crise qui luttent. Nous avons organisé la grève générale provinciale de la CGIL, de la CISL et de l’UIL le 19 juillet à laquelle ont adhéré tous les syndicats. La FIOM a fait appel à l’article 28 et nous verrons bien comment cela se passera. Puis, avec l’assemblée permanente des travailleurs, nous avons posé différentes dates de lutte, notamment une le soir de la journée de commémoration de la libération de Florence parce que nous sommes une fois de plus obligés de nous libérer nous-mêmes. Nous invitons toutes les personnes solidaires et toutes les entreprises en lutte à nous rejoindre. Nous nous sommes rendus au siège de la police et nous avons demandé l’autorisation de manifester sur les boulevards de Florence. Cela ne dira sûrement pas grand-chose à ceux qui ne sont pas de Florence, mais la dernière fois qu’une manifestation a été autorisée sur les boulevards c’était il y a un peu moins de vingt ans. À l’époque, il y avait le mouvement des forums sociaux, aujourd’hui, malheureusement, il n’existe pas de mouvement de cette ampleur, ce n’est pas le même contexte. Ce mouvement disait qu’« un autre monde est possible » et nous, nous disons qu’« une autre lutte est possible », une victoire est possible, mais seulement si le monde autour de nous change. Ces boulevards nous appartiennent, ils appartiennent à ceux qui les prennent. Ils appartiennent aux travailleuses et travailleurs de Montepaschi de Sienne, à tous les précaires, aux collègues de Whirpool, de Timken, de Gianetti. À qui veut bien que l’automne commence dans trois jours, un automne de soulèvements, qui fera changer la peur de camp.

Un journal local de Florence a écrit pour faire peur : « Samedi, les ouvriers, les citoyens, les ultras et les queers seront dans la rue, et le trafic sera perturbé ». Cela ne nous fait pas peur, nous savons que nous nous sommes toujours reconnus dans un syndicalisme inclusif, ouvert, qui permet au travailleur d’être un individu à 100 %, capable de défendre son emploi, mais aussi de dire dans quelle société il veut vivre. Cet article ne nous parle absolument pas.

Une dernière chose. Nous avons essayé de rédiger un projet de loi sur la délocalisation afin de les empêcher de le faire sans nous. Nous maintenons l’usine en vie parce que nous l’entretenons. Nous étudions des projets de reconversion avec des ingénieurs et dans le même temps, nous poursuivons, avec la FIOM à nos côtés, les négociations et les discussions. Puis il y a cet étrange convoi de membres institutionnels qui disent qu’ils sont solidaires, mais qu’ils n’ont pas les moyens d’intervenir.

Et, en fin de compte, si nous faisons tout nous-mêmes… nous gardons l’usine ouverte, nous empêchons avec nos corps sa délocalisation, nous écrivons des lois, nous échangeons avec des ingénieurs, nous présentons nos projets, la question que l’on pose à nos supérieurs, et aux institutions est la suivante : et vous, à quoi vous servez, bordel ? Et ne venez pas nous dire : « C’est l’économie, que voulez-vous ?! ». Nous, nous sommes l’économie. L’économie, c’est nous, l’économie c’est nos prêts, l’école de nos enfants, l’autobus que l’on prend. Nous, nous sommes l’économie. Vous, qu’est-ce que vous êtes, bordel ? Qu’est-ce que vous produisez ? Rien. Vous détruisez les usines, vous détruisez les emplois.

Trois ans de négociations. S’il y avait peu de travail, ils se plaignaient, s’il y avait beaucoup de travail, ils se plaignaient. Ils ne sont rien. Ils sont une classe dirigeante qui n’a plus le droit de nous gâcher la vie.

Nous attendons le 18 septembre. Nous espérons être un fleuve en crue, sans divisions entre nous. Cet automne, nous essayons de remettre le vrai dualisme au centre de la société, qui n’est pas celui des « pro-vax et anti-vax ». Le vrai dualisme est entre ceux qui exploitent et ceux qui exploités, entre ceux qui licencient et ceux qui sont licenciés. Et c’est en partant de ce dualisme que, par la suite, nous pouvons discuter du reste.

17 septembre

La météo annonce de la pluie et des éclaircies. Ce sera le début de l’automne. Et l’automne doit ressembler à ça : des manifestations dans les rues, un ciel de plomb, une météo changeante. Nous sommes sûrs que ce ne sont pas quelques gouttes de pluie qui vous empêcheront de vous joindre à nous.

Ne descendez pas dans la rue pour nos problèmes de travail. Venez avec vos problèmes et que notre lutte forme un fleuve de revendications.

Transformons-nous en pure force de volonté. Les lois du marché, du travail, de la physique n’existent pas. Il n’existe que la pure volonté : ne vous avisez pas d’envoyer ces lettres de licenciement. Cette fois, non, nous ne vous laisserons pas le faire. Cela ne se passera pas comme les autres fois.

Venez crier, venez plein d’émotion et de détermination. Si vous n’avez plus de voix, applaudissez, et si vous avez les mains qui brûlent, marchez. Venez avec vos instruments et vos fumigènes. Venez avec vos faiblesses et vos peurs, et alors, nous serons invincibles.

Et nous nous soulèverons pour revoir les étoiles.

À suivre...